31.12.24

La naissance de la philosophie en Grèce ancienne tient à la conjonction de deux facteurs dont l’un est économique et l’autre climatique. Économique : si, à proprement parler, la philosophie n’est pas fondée sur l’esclavage, ce dernier permet toutefois de dégager le temps libre nécessaire à l’exercice de la pensée, faculté de l’âme, qu’est la philosophie. Cela, Platon, dans le Phédon, l’appelle : σχολή, qu’on peut traduire par « loisir », « temps libre », temps libéré des exigences productives. Dans le Phédon, Platon ne donne pas d’argument justifiant l’esclavage, et la philosophie n’apparaît pas comme la fille de l’esclavage, elle en tire profit, elle apparaît comme une sorte de conséquence imprévisible de l’esclavage (lequel est lié aux nécessités de la guerre), mais il lie loisir et philosophie et associe le corps à un esclavage dont les nécessités nous éloignent de la possibilité de philosopher (Phédon, 66 c-d). Dans l’argument de Platon, il y a une structure chiasmatique qui lie âme (pensée, philosophie) et loisir (σχολή) et l’oppose au corps et à l’esclavage (δουλεύοντες, écrit Platon), c’est-à-dire aussi à la paix : la philosophie est libre et pacifique. Climatique : la philosophie naît sur les rives de la Méditerranée, et elle n’a probablement que peu de chances de jamais signifier ce qu’elle a voulu signifier pour les Grecs qui en ont eu l’idée qu’en ces régions ensoleillées. Dans le Phèdre (258e-259b), Platon fait ainsi dire à Socrate : « Nous avons du temps libre (σχολὴ), semble-t-il. Et puis, il y a les cigales qui chantent au-dessus de nos têtes ; elles dialoguent entre elles et semblent nous regarder. Si elles nous voyaient, tous les deux, comme la plupart des gens, à midi, cesser de dialoguer, somnoler et les laisser bercer nos esprits paresseux, elles se moqueraient de nous et elles auraient raison. Elles penseraient que des esclaves  (ἀνδράποδον) sont venus dormir auprès d’elles en cet asile, comme des moutons qui font la sieste près d’une fontaine. Au contraire, si elles nous voient dialoguer et passer auprès d’elles comme le bateau qui passe devant les Sirènes sans succomber à leurs charmes, peut-être nous accorderont-elles, admiratives, la récompense que les dieux leur ont donné d’attribuer aux hommes. » Dans ce passage se lit sans ambiguïté la conjonction entre climat et temps libre, son opposition à l’esclavage et la guerre (ἀνδράποδον désignant l’homme capturé à la guerre et vendu ensuite comme esclave) : le chant des cigales résonnant avec celui des Sirènes, Socrate se compare à Ulysse, et le philosophe parcourt ainsi une sorte de monde des idées comme le navigateur la mer Méditerranée. Il n’y pas de différence fondamentale, semble dire Socrate, entre les navigations d’Ulysse et mes dichotomies : elles participent d’un même univers, d’une même façon de voir le monde, de s’y rapporter, de le traverser, de le parcourir. Pour philosopher, il faut se perdre dans ce temps abandonné qu’est l’errance, se promener, chercher son chemin, chercher ses mots, être malin, faire preuve de ruse, ouvrir grand ses sens au monde. Dehors, les gens s’exclament, les klaxons, les pétards et les infrabasses se confondent dans une satisfaite cacophonie . Je me demande : Comment de telles gens pourraient-ils bien avoir des idées ? Et connais la réponse. Mais ce n’est pas très charitable. Tant pis. « Bonne année », comme on dit.