Peut-être que la seule façon d’être un écrivain honnête, c’est d’être pauvre. Et donc, par suite, la seule façon d’être un écrivain, c’est de ne pas vendre de livres, ou bien très, très, très peu. Ce que l’« affaire Nora » montre — ou, du moins, je le crois —, c’est la réalité derrière le mythe de l’indépendance éditoriale, cette fiction sur laquelle repose le milieu littéraire français, avec ses écrivains militants, ses éditeurs engagés, un peu comme les enseignes de supermarchés, et qui ne sont en réalité que des employés de groupes financiers plus ou moins importants, plus ou moins exigeants, plus ou moins bienveillants. Tant que les propriétaires et leurs employés appartiennent peu ou prou au même groupe social, la façade de la fiction peut maintenir son illusion intacte. Tout le monde pense grosso modo la même chose, on fait parfois semblant de se disputer, mais c’est pour amuser la galerie, à la prochaine remise de prix, on se réconciliera, après tout, n’appartenons-nous pas toutes et tous à la même et grande et belle famille des gens qui ont réussi leur vie ? C’est beau, la méritocratie, n’est-ce pas ? Mais, à la moindre faille, cette façade illusoire va se fissurer, craquer et, dans cette béance qui s’ouvre, faire voir la réalité toute nue : le vrai pouvoir, c’est l’argent. N’en cherchez pas un autre, il n’y en a pas. On peut bien signer des tribunes pour dénoncer l’emprise de l’extrême-droite, et faire savoir que ce petit froissement de papier auquel presque personne n’avait prêté attention, c’était le bruit de la porte que l’on venait de claquer avec fracas pour défendre la culture française, en vérité, tout ce que l’on attend, tout ce que l’on demande, c’est qu’un nouveau milliardaire nous signe notre petit chèque, ou que l’État nous avance encore un peu de sa trésorerie infinie. Car, que peut bien signifier ce « pluralisme éditorial », dont même le Président de notre grandiloquente République se fait le champion, quand cinq groupes à peine concentrent à eux seuls 75% du chiffre d’affaire du secteur de l’édition (comme on dit en termes techniques) ? Qu’est-ce que cela ? Un fantasme, un vœu pieux, un mensonge, des balivernes, des petites histoires que l’on se raconte pour se convaincre que l’on fait partie du camp du bien — rare, remarquons-le au passage, qui revendique avec fierté son appartenance au camp du mal — et dormir du sommeil du juste après avoir compté les deux cents soixante-douze virgule trente-trois façons de reconnaître le fascisme ? Car il faut de toute urgence ajouter une clause spéciale au contrat d’édition pour être tout à fait certain que les auteur·ices ont bel et bien une conscience ; sinon, en effet, qui pourrait jamais en apporter la preuve ? Le fantôme de Nithard, lequel fut, nous dit-on, le premier à parler notre petit patois provincial ? En tout cas, ce n’est pas dans leurs livres qu’on en trouvera la trace. Il y a quelques jours à peine, je me lamentais de n’avoir pas de succès. J’aurais un peu trop beau jeu de dire à présent que je comprends pourquoi je n’en ai pas. Il est vrai que je ne me lamente plus, mais ceci n’a rien à voir avec cela, pas immédiatement, en tout cas, non. C’est simplement que je ne supporte l’hypocrisie ni le mensonge (n’est-ce pas chez _______ que _______ _______ m’avait dit qu’il allait falloir que j’apprenne à mentir ?). Mais qui se soucie de parler François ? On préfère bavarder, c’est vain, mais cela fait passer le temps. Triste engeance.

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