19.4.26

Chacun son ethnocentrisme. Et la somme du tien plus le mien plus le sien plus le sien, plus le sien plus le sien plus le sien, etc., ne fera jamais rien que 1+1+1+1+1+1+1, etc. Ce calcul, c’est à peu près le seul horizon. Il ne faut pas chercher de totalité. Pas plus qu’il ne faut s’imaginer que nous n’avons que des fragments à notre disposition. Pourquoi pense-t-on la vérité, la réalité, le ce que c’est, toujours comme une unité ? Unité sans laquelle nous serions perdus, nous manquerait quelque chose ? Depuis plusieurs jours, je passe devant l’affiche d’un film qui s’appelle « La fille du konbini » et dont le slogan dit quelque chose comme « Le film d’une génération en quête de sens ». Comme de « la crise », de cette « génération en quête de sens », j’ai l’impression d’en entendre parler depuis que je suis né et j’ai beau savoir que c’est un cliché, une idée toute faite, pas une pensée pensée, une façon de parler toute prête que l’on se contente de répéter en croyant avoir dit quelque chose de sensé, de précis, mais que nenni, je me demande ce que peuvent bien être toutes ces générations qui cherchent du sens les unes après les autres et ne le trouvent pas parce que chaque génération qui vient ensuite le cherche elle aussi, ou alors chaque génération cherche son propre sens, qui n’est pas le sens de la génération d’avant, mais alors ce n’est pas le sens qu’on cherche, c’est un sens, un sens parmi d’autres, et un sens de quoi ? je ne sais pas, sans doute le sens de la vie, mais cela n’est pas dit, on cherche du sens, nous dit-on, mais on ne le trouve pas. Le problème, ce n’est peut-être pas le sens, mais la quête, comme s’il fallait se mettre à chercher quelque chose de définitif, mais qui change à chaque fois. Cela n’a pas de sens. Est-ce une quête du non-sens ? Ou alors, les gens ne cherchent pas, ils veulent simplement qu’on les rassure, qu’on leur dise que c’est bon, ils ont trouvé, ils peuvent se rendormir, mais ont-ils jamais été éveillés ? je n’en suis pas sûr. Comme « la crise », « la quête de sens », j’en ai entendu parler toute ma vie, et le fait que personne n’ait encore trouvé de remède à la crise ni mis la main sur le sens me dit que ce ne sont peut-être pas simplement des façons de parler, mais des formes de vie : la forme de vie de notre époque, c’est la crise, la quête d’un sens introuvable. Pourtant, ni cette crise ni cette quête de sens introuvable n’empêchent certaines personnes de gagner beaucoup d’argent, beaucoup plus d’argent que d’autres, et ce n’est donc peut-être pas la crise pour tout le monde, et tout le monde ne cherche peut-être pas aussi intensément le sens que tout le monde, certaines personnes se contentant de mettre la main sur le magot pour ne plus trop se poser de questions. L’argent fait-il passer l’envie d’avoir des idées, de penser des pensées ? Ces dernières réflexions sont assez naïves, me semble-t-il, mais qu’elles le soient, cela ne me dérange pas. C’est-à-dire : je ne crois pas que ce soit un défaut, une lacune, ou je ne sais quoi d’autre. Je crois au contraire qu’il est bon d’aborder les choses le plus simplement possible, parfois, avec le plus de naturel possible, comme si l’on n’y comprenait rien, rien à rien, comme un observateur venu d’une autre planète, ou je ne sais pas trop quoi d’autre. C’est comme cela que je me sens souvent, c’est vrai : comme un observateur venu d’une autre planète. Et si, parfois, il m’arrive d’en être fatigué, mon étrangeté ne me déplaît pas : ce n’est pas un costume que je me suis choisi, pas une décision que j’ai prise (« À partir de maintenant, je ne ferai plus jamais comme tout le monde », ne me suis-je pas dit), je suis comme cela, c’est tout, c’est moi. J’ai failli écrire quelque chose sur « l’affaire Nora », aujourd’hui encore, sur la rémunération qui aurait été la sienne, pour la comparer à celle qui avait été la mienne quand je travaillais encore pour lui, un rapport de 1 à 50, à peu près, un peu moins peut-être, 1 à 47, 1 à 46, dans ces eaux-là, mais j’ai changé d’avis, je m’en doutais, mais je ne m’imaginais pas que c’était autant, que l’écart était aussi grand, j’allais dire : humiliant ; preuve, si l’on veut, que la réalité est toujours pire que l’idée que l’on s’en fait.