23.4.26

Positif / négatif. Au fond, quelle que soit la façon dont on la prenne, l’acclamant ou la huant, je crois, on parvient toujours au même point : on échoue sur le pas de la chose. Quelle chose ? Mais toutes les choses. C’est peut-être contre-intuitif tant, en effet, notre façon de concevoir les choses, toutes les choses, est polarisée, structurée par la pensée de Parménide — « à droite les garçons, à gauche les filles », personne avant Parménide n’était parvenu à formuler les choses avec autant de clarté, et personne depuis Parménide n’a formulé les choses avec autant de clarté, mais la pensée dont il se fait l’expression date de bien avant lui, et qui sait si elle n’est pas au cœur même de l’erreur de l’humanité, erreur qui aura certes conduit au progrès, mais qui aura donc conduit au progrès ? —, mais ne voit-on comment tout revient au même ? Pour continuer de parler comme les Grecs d’avant Platon, ὁδὸς ἄνω κάτω μία καὶ ὡυτή, écrivait Héraclite, ce qui — littéralement — est vrai, le chemin qu’on le monte ou qu’on le descende est le même chemin, mais c’est tautologique, mais veut peut-être dire que, peu importe la façon dont on aborde la chose, dans un sens ou dans l’autre, la chose demeure inchangée, la chose ne varie pas en fonction de notre façon de la voir, peu importe qu’on la conçoive comme ceci ou comme cela, ou ceci et cela sont des contraires, la chose est une et la même. Mais une et la même, cela ne signifie pas que la chose existe indépendamment de nous — le chemin que j’emprunte n’existe pas indépendamment de moi, il a bien fallu que quelqu’un l’emprunte et quelqu’un d’autre et quelqu’un d’autre, chacun laissant son empreinte, le chemin a fini par être tracé, et le chemin n’existe pas indépendamment de son tracé, indépendamment de son empreinte, indépendamment de son emprunt —, cela signifie peut-être que la chose n’est pas une chose, mais surtout que la chose n’est pas notre chose, on ne s’approprie pas la chose : que je monte ou que je descende le chemin, il y a un chemin, qui ne dépend pas du fait qu’on le monte ou qu’on le descende. La polarisation, peut-être, dit Héraclite, c’est le mal : que je voie les choses plutôt comme ceci que comme cela, est-ce que cela veut dire que je vois les choses ? Qu’est-ce que comme ? Suis-je prisonnier de mon point de vue (égocentrique, ethnocentrique) ? Qu’est-ce qui compte : le point ou la vue ? Rien ? Les deux ? Positif / négatif : ne nous tenons-nous pas toujours trop loin de la chose ? Loin, à distance. Positif = négatif en tant que distance, éloignement, mauvaise vue, défaut de focalisation, incompréhension, mais non pas essentielle, circonstancielle : on veut avoir raison. Qui dit : « Et si j’avais tort » ? Mais non pas for the sake of the argument, en y croyant, vraiment, parce qu’il est possible d’avoir tort, et que cela devrait nous tordre le ventre. Si tout le monde se disait, en y croyant, « Et si j’avais tort », le monde ne serait-il pas bien meilleur, bien moins tranché, bien moins anguleux, et un peu plus vivable ? Positif / négatif, au fond, quelle que soit la façon dont on la prenne, la chose nous devance toujours d’un pas.