22.4.26

Pourquoi est-ce que j’écris ce journal ? Il n’y a pas de réponse à la question. Il n’y a pas une réponse à la question. Il n’y a pas une bonne réponse à la question. Les trois phrases que j’ai écrites dans mon cahier aujourd’hui, je leur accorde plus d’importance qu’à ce que je peux bien écrire, parfois, pendant des mois. Et entre cet extrême et l’autre, l’infinie logorrhée du monde médiatique, des gens à qui on tend des micros, qui publient des tribunes, accordent des entretiens, et tout et tout, mon journal, que vaut-il ? Peut-être ne fait-il qu’ajouter du bruit au bruit infernal que le monde social fait pour se persuader qu’il existe, qu’il est réel, qu’il a du sens, peut-être n’est-il rien, du tout. Je préférerais qu’il ne fût rien, du tout. C’est vrai. Comme est vrai — sincère, authentique — le sentiment de dégoût que je ressens face à cet étalage de bêtise, l’arrogance des gens qui occupent le haut de la pile à lire, et dont on essaie à toute force de nous faire accroire qu’ils ont quelque chose à nous dire. Je corrige : dont on essaie de me faire accroire qu’ils ont quelque chose à me dire. C’est faux. Et je ne parle que pour moi, je ne suis le porte-parole de rien ni de personne, d’aucune génération, d’aucune époque, je ne porte aucune parole, je n’ai rien à dire, je ne défends pas de cause, je ne mène pas de combat, je ne suis pas en lutte, je ne suis pas en guerre, je n’ai pas de race, je n’ai pas de classe, j’écris. C’est pourtant clair, non ? Mais qu’est-ce que cela veut dire : j’écris, me demanderas-tu, car ce n’est pas simplement mettre des signes les uns après les autres, faire des phrases ? Non, ce n’est pas cela. Si cette expression avait encore quelque chance d’avoir du sens, je dirais : c’est une philosophie de la vie, mais dans cette phrase, tous les mots ont perdu leur sens, ce sont des membres épars et graisseux qui s’étalent péniblement à la surface de la perception, de la conscience, la philosophie est un métier comme un autre, et la vie ? Au lieu de rester allongé toute la journée, ce matin, j’ai marché en direction de la mer. C’était beau, parfois. Parfois, ce ne l’était pas. Il manquait quelque chose à cette marche pour qu’elle soit bonne, et c’était l’état d’esprit (c’est une expression que j’ai écrite dans mon cahier, l’an dernier) : tout était là et, pourtant, il manquait quelque chose. Ce n’est pas que je ne compte pas qui me pèse — que je n’aie pas voix au chapitre comme ces gens connus qui occupent le devant de la scène —, je crois qu’on ne peut pas être écrivain comme cela, même si on peut écrire des livres, mais ce n’est pas tout à fait la même chose, et cela ne correspond pas à l’idée que je me fais d’écrire ; mais peut-être qu’en fait, rien ne me pèse, c’est simplement que je ne reconnais pas pas là-dedans, je ne me reconnais pas dans le monde social. Et la vie ? Je suis resté sur ce point d’interrogation parce que la vie me semble intacte, la possibilité de la vie me semble intacte, elle semble empêchée parce qu’elle est occupée, comme on dit d’un territoire qu’il est occupé, des forces en ont pris possession, mais il demeure libre, malgré son occupation même, voire en raison de son occupation même, mais elle ne l’est pas, comme le territoire, elle demeure libre, malgré son occupation, à cause de son occupation même.