25.4.26

Bien dormi. J’écris cette phrase parce que ce n’est pas quelque chose “à raconter”. « Mal dormi », oui. Comment cela se fait-il ? J’étais dans la salle de bain, je me rasais, et je me suis demandé : « Pourquoi alors que tu as écrit “Mal dormi”, hier, ne t’imagines-tu pas écrire, ne conçois-tu pas d’écrire, aujourd’hui, “Bien dormi”, alors que, effectivement, tu as bien dormi, cette nuit ? Il y a quelque chose de romantique dans la mauvaise nuit, l’insomnie, au cours de laquelle, qui plus est, une sorte de révélation a lieu, alors que la bonne nuit de sommeil sent son bourgeois, le petit confort, le bien-être, la bonne santé. Mais faut-il ne raconter que le mauvais côté des choses ? “Les intellectuels”, comme on les appelle, semblent toujours mettre l’accent sur ce qui va mal : tout discours public semble injecter à qui le reçoit une surdose massive de discriminations, inégalités, fascisme, racisme, destructions en tous genres, parfois, il semble que ce soit le seul discours qui rapporte, parce qu’il est catastrophiste, alarmiste, d’un pessimisme imbécile, comme si le but était de se sentir le plus coupable possible, mais est-ce un but en soi ? — j’entends : que cherche-t-on en rendant les gens coupables, de quoi veut-on qu’ils se défassent ? à quoi veut-on les contraindre ? dans le but de prendre quel pouvoir sur eux ? — est-ce le but : prendre le pouvoir ? — c’est toujours le but, prendre le pouvoir —, le but, mais qu’est-ce que le but, n’y en a-t-il point d’autre, Jérôme ? Vaste question. C’est qu’une pensée sans horizon — sans horizon émancipateur, à ne confondre ni avec le salut ni avec la rédemption —, une pensée sans joie, sans joie sincère, authentique, une joie sans malgré, une joie inconditionnelle, laquelle est l’expression de la vie, j’allais dire : de la vitalité de la vie, ce qui fait peut-être un peu trop philosophie pour philosophes, mais c’est l’idée, oui, ce qui dans la vie vit, ce qui pousse dans la vie, ce qui s’épanouit dans la vie, ce qui éclôt, n’est pas une pensée du tout, c’est une pensée morte (quand même la pensée de la mort peut être une pensée vivante). Est-ce que tout, alors, est pensée morte ? Veux-tu dire que tout ce qui n’est pas ta pensée te semble pensée morte ? Il est vrai qu’il m’arrive d’avoir cette impression, impression erronée, sans aucun doute, mais qui n’est pas sans raison non plus : j’ai tort d’avoir cette impression, mais elle a une raison, qui est la recherche de ma singularité, de ma singularité à moi, pour exister, penser mes pensées, les penser jusqu’au bout d’elles-mêmes, jusqu’au bout de moi, et non pas isoler, non pas définir la joie dont je parle — elle se passe de définition —, mais pour la ressentir. Et la propager, — si possible.