J’ai cru que j’allais mourir dans le hall de l’EHPAD, et un peu avant aussi dans la voiture qui m’y conduisait. Et, si c’est peut-être un signe de moins mauvaise santé qu’on ne le pense que de ne pas mourir, en effet, je ne sais pas si c’est un signe de bonne santé mentale de faire comme si tout était normal, ou pas trop anormal, de faire semblant, d’aller bien, malgré tout, quand tout va mal, oui. Tout ne va pas mal, c’est vrai, non, j’exagère, mais mon père est malade et de plus en plus maigre me semble-t-il, et comment pourrais-je aller bien, moi, voyant cela, sachant cela, c’est-à-dire voyant tout ce que je vois, sachant tout ce que je sais ? Aller mal ne le fera pas aller mieux, c’est vrai, mais c’est aussi une remarque profondément imbécile. Je crois que “la résilience”, comme on a pris l’habitude d’appeler la capacité à s’en remettre (de quoi ? de tout), n’est pas un signe de bonne santé mentale, mais de maladie mentale, au contraire. Non qu’il faille aller mal pour aller bien, mais le simple fait de ne pas aller mal n’est pas suffisant pour aller bien. En fait, il faudrait dépasser l’aller bien et l’aller mal, le retour du même aussi, et imaginer quelque chose d’autre, mais quoi ? Que mon père, âgé de 82 ans, soit malade, c’est dans l’ordre des choses, mais cet ordre des choses a quelque chose de profondément désordonné, — c’est un désordre des choses : l’EHPAD est une jungle morale, c’est un massif de perplexités, de complexités, et chaque fois que je m’y rends, j’ai l’impression de me perdre en chemin. Il est vrai que je m’y rends le moins souvent possible (privilège de vivre à Paris quand mon père est à Marseille) et que, malgré tout ce que je peux lui reprocher, j’ai délégué, ou plutôt : abandonné, j’ai abandonné tout ce que je pouvais abandonner à mon frère (qui s’est empressé de s’en emparer, mais puis-je lui reprocher de prendre le pouvoir que je lui donne ?), et peut-être que cela — cette désertion et cet abandon — me rend moralement coupable — et, de toute façon, je me sens moralement coupable, d’où peut-être toutes ces douleurs que je ressens, ici et là, partout, depuis que mon père est tombé malade, entré au service de gérontologie et n’en est sorti que pour aller à l’EHPAD —, mais qu’est-ce que cela change ? À quoi ? Eh bien, au monde, à mon père, à moi, à tout ? Rien de tout cela n’a beaucoup de sens, je le vois, et n’importe qui peut le voir, et c’est bien cette absence — absence impossible à combler, remplir, enjamber, surmonter, dépasser, elle est là, c’est la vie, la trop longue antichambre de la mort, et elle n’a aucun sens — qui rend la vie invivable, telle qu’elle est, elle pourrait être autrement, c’est vrai, mais elle n’est pas. Le réel a quelque chose de détestable : il est. L’être ne mérite pas d’ontologie, il s’impose, tout bêtement, lourdement. La lourdeur de l’être ; l’être = la bêtise. Ce contre quoi on ne peut rien, le non modifiable, le “c’est trop tard, l’heure, c’est l’heure”. L’être, c’est-à-dire aussi : l’impératif, la nécessité absolue, morale, l’enfermement, la clôture, le sans appel, l’au-delà de cette limite votre titre n’est plus valable, — la bêtise, quoi. La douleur a passé, mais j’ai trouvé une autre raison de paniquer, un peu plus tard. J’en trouve toujours, je suis expert en la matière. Dans sa chambre de misère, j’avais du mal à regarder mon père. Le voyant, j’avais l’impression qu’il était en train de s’effacer, lentement. Et je ne pouvais m’empêcher de penser : trop lentement. La disparition est interminable, qui emporte tout avec elle, et surtout qui ne veut pas disparaître.

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