27.4.26

À l’abbaye du Thoronet, aujourd’hui, où le temps était parfait, je me suis assis dans le cloître et, au son de la fontaine qui gouttait dans le calme, j’ai dessiné le chapiteau d’une colonne romane. Je me suis senti tellement bien, comme absolument hors du monde, alors que j’étais dans le monde, que c’est aussi là, le monde, dans ce microcosme qui a survécu au passage du temps. Un peu plus tard, je me suis dit que le cloître roman, en tant que concept, en tant que forme, en tant qu’espace délimité, quasi clos, était l’un des sommets de la civilisation humaine, et je me suis demandé comment il se faisait qu’il n’avait jamais été sécularisé, qu’il était demeuré une idée religieuse — l’idée d’une certaine religion — dont on n’avait jamais réussi à étendre le concept alors que c’est un chef-d’œuvre, un cloître comme celui de l’abbaye du Thoronet, d’une simplicité élémentaire — un jardin rectangulaire, où se trouve une fontaine, entouré d’une galerie couverte à colonnes qui donnent sur des pièces de vie —, mais c’est peut-être que la forme de vie précède l’espace architectural et que la forme de vie dont le cloître est la spatialisation architecturale est finie et qu’on ne peut pas extrapoler la forme à laquelle elle a donné vie pour en faire quelque chose d’autre, de semblable et d’autre. À la place des cloîtres, on a des galeries marchandes et de tours en verre et en béton, telles sont les formes architecturales qui découlent de notre forme de vie. Ce dernier jugement est bien trop sommaire, j’en ai conscience. Mais est-il tout à fait erroné ? Je n’en suis pas certain. Ne suis-je pas pour autant en train d’opposer des formes de civilisation à d’autres, comme si cela avait un sens quelconque ? Cela n’a-t-il aucun sens, vraiment ? Pour moi, en tout cas, le sens était bien plus local : je me suis senti si bien, dans une harmonie parfaite avec le lieu, le temps qu’il faisait, avec la vie, sans séparation aucune d’avec le monde, tout à fait là. Est-ce une philosophie de la présence (par opposition, par exemple, à la philosophie de l’absence d’un roman comme À la recherche du temps perdu) ? Je ne le crois pas non plus : il y a de la présence et de l’absence dans le sentiment. Mais le moment était parfait : il faisait beau, un peu chaud au soleil, la pierre rayonnait de lumière, les fleurs embaumaient, dans le bassin, les poissons rouges semblaient endormis. Il y avait bien des avions dans le ciel et des touristes alsaciennes qui parlaient fort, trop fort (heureusement, on ne les laissa pas entrer avec leurs hideux petits chiens), mais c’était presque une façon de souligner la perfection du moment, par soustraction : tant de laideur et tant de beauté peuvent-elles coexister ? Il faut dire que oui (et cela n’a rien à voir avec une prétendue beauté de la laideur ni une quelconque laideur de la beauté), c’est ainsi : tout a lieu en même temps et il faut vivre dans cette totalité, — c’est la forme de notre expérience. Quand j’ai montré mon petit dessin d’observation à Daphné, elle m’a dit qu’elle me mettait 15/20. J’ai trouvé que c’était une bonne note, compte tenu de mes capacités. J’ai pensé à ce type qui faisait des dessins et qui a disparu de mon monde. Et puis, je l’ai oublié : son absence ne faisait pas que sa présence me manquait.