1.5.26

Désormais que l’humanité occidentale fait plus d’animaux domestiques que d’enfants, désormais que, donc, elle produit plus qu’elle ne se reproduit, il n’est pas étonnant de la voir traiter ses enfants comme des animaux domestiques parmi d’autres. Sur les quais de Seine, par ce chaud après-midi chômé du premier de mai, on pouvait ainsi voir un garçonnet que sa mère tenait en laisse, comme on l’aurait fait d’un petit chien, hurler à la mort en tirant sur le harnais de sa prison mobile. Détresse expressive à laquelle la mère opposait encore et encore la même réponse inflexible dans son abominable patois. (Même Dieu ignore d’où proviennent tous ces gens qui viennent à Paris.) Le père, en retrait, comme ils le seront tous à l’avenir, regardait la scène d’un air inquiet, les mains solidement accrochées à la poussette, laissant entendre qu’il était tout à fait disposé à y enfermer sa progéniture pour plus de tranquillité. Ce n’était à l’évidence pas lui qui décidait — et comment eût-il pu seulement oser s’y risquer ? —, mais il semblait se tenir à l’affût, prêt à exécuter l’ordre d’harnachement dès que ce dernier lui serait donné. J’ai laissé cet infernal trio à sa familiale misère — il y a tellement de gens qui viennent faire du tourisme à Paris que même l’observateur le mieux disposé à leur égard n’est pas en mesure de porter à tous l’attention qu’ils mériteraient pourtant, tant ils sont désopilants —, et j’ai continué mon chemin parmi cette masse toujours plus compacte de corps débordants de sodas et de nourriture grasse à manger dans des boîtes en carton ou des feuilles de papier, de bière tiédasse à écluser, les fesses épaisses posées à même un sol malpropre. J’avais franchi le dernier cercle qui sépare le monde réel du délire hallucinogène, — Notre-Dame de Paris. Un peu plus loin, je suis passé devant la vitrine de l’éditeur pour qui j’ai travaillé pendant plusieurs années et qui défraie la chronique de la gauche bien née depuis quelques semaines, mais tout semblait parfaitement banal, inchangé depuis que j’avais quitté les lieux. Je n’ai eu de pensée pour rien, j’ai poursuivi mon périple miniature dans ce Paris d’avant l’orage. J’étais préoccupé par autre chose : dans quel cahier, quel carnet, et avec quel stylo, quel crayon, fallait-il que je couche par écrit mes pensées secrètes ? Dérisoire considération, certes, si on la rapporte aux petits millions qui animent le monde de l’édition, mais je crois qu’il n’en est rien, que viendra bientôt un temps où tout ce qui nous agite, nous habite, semblera grossier, laid, et vulgaire, où l’on ne chérira plus que ce qui échappe à la valeur, à son artifice, où l’on se cachera pour écrire de peur que quelqu’un nous surprenne, non que ce soit honteux, mais c’est si précieux qu’il faut le tenir le plus longtemps possible au plus près de soi : on ne primera plus, non, on prisera. En attendant, souffrons ; — c’est tout ce qu’il nous reste pour nous sentir encore un peu humain.