Les corrections pour mon article à paraître dans error.re mises à part, je n’ai pas trop pensé grand-chose aujourd’hui. Peut-être n’est-ce pas plus mal, d’ailleurs. Mais pourquoi ai-je le sentiment que je me suis “laissé vivre” ou que je me suis “contenté de vivre” ? Comme s’il y avait une quelconque obligation. En fait, cette obligation, je le sais, c’est l’obligation de mon éducation, celle que j’ai parfaitement intégrée, la morale du travail plus que du devoir, ou plutôt du devoir travailler, celle qui veut que l’on fasse des choses, que l’on produise, que l’on agisse sinon l’on n’est pas, et dont j’ai tant de mal à me défaire. (Il faut une vie pour se défaire de son éducation.) Mais que m’importe d’être ? Ce n’est pas vrai, toutefois, que je n’ai pas pensé : en lisant un article sur l’érosion du littoral, je me suis dit que nous vivions une expérience que nos ancêtres avaient déjà vécue il y a quelque 10000 ans et que ce que l’on présente comme un malheur, une destruction de l’environnement, nos ancêtres l’avaient déjà connu, qui devaient voir la limite de la mer monter à vue d’œil ou presque, et je me suis dit que, si nous parvenions à la conscience de cette sorte de continuité historique, nous parviendrions peut-être à comprendre quelque chose de profond, qui tient à la superficialité de nos croyances, à la fragilité, la friabilité de nos certitudes, la faiblesse de nos repères. Nous voyons des limites partout, là où il n’y a que les lignes éphémères, des espaces qui se configurent et se reconfigurent sans cesse. Nos ancêtres qui peignirent sur les parois de ce qu’on appelle désormais « la grotte Cosquer », eux aussi, devaient penser que c’était stable, que c’était solide, que les signes qu’ils traçaient ne s’effaceraient jamais. Et puis, du fait de la montée des eaux, ils sont devenus inaccessibles, ils sont tombés dans l’oubli, d’où ils ne sont sortis que par hasard, et ils s’effacent, jour après jour, ils s’effacent. Nous bâtissons en nous disant que c’est pour durer, avec l’idée, sans doute, que c’est pour toujours, que nos limites ne bougeront jamais, que notre environnement est stable, que notre monde est solide. Ce n’est pas vrai ; faut-il que nous y croyions pour que nous fassions quelque chose ? Si nous ne croyions pas à la solidité du bâti, bâtirions-nous comme nous le faisons ? Bâtirions-nous seulement ? J’y pensais, hier ou avant-hier, je ne sais plus : malgré l’échec de mon œuvre, je n’ai pas abandonné, et pourant, j’en ai eu envie, j’ai continué d’écrire. Or, il est fort probable que, si je n’avais pas échoué, je n’eusse pas écrit comme j’écris aujourd’hui. Aujourd’hui, j’écris avec la conscience de l’échec ; — de mon échec, mais aussi de l’échec en soi, de la nécessité de l’échec. Et cette conscience de l’échec, la conscience de la nécessité de l’échec est libératrice. De l’échec et de l’écueil : nos croyances s’échouent sur le rivage, qui monte, monte inlassablement. Dans dix ou quarante mille ans, le niveau de la mer descendra de nouveau. Serons-nous encore là ? Aurons-nous appris quelque chose ? Ou bâtirons-nous encore, penserons-nous encore comme nous le faisons aujourd’hui, toujours ignorant l’échec, non pas comme une possibilité, non pas comme une contingence, mais comme nécessité ?

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