3.5.26

Une Méditerranée austère, que serait-elle ? La question vient de me traverser l’esprit comme un gabian le ciel bleu. Et d’où me vient le sentiment que c’est une sorte d’oxymore ? À Rome, je l’ai dit, ma méditerranéité aura atteint ses limites, mais je ne suis pas certain que Rome soit le plus haut lieu de ladite méditerranéité : Rome, c’est Rome, c’est-à-dire (outre la bête tautologie) un monde en soi avec lequel, peut-être, tout simplement, j’en ai fini. Hier, à un tout autre sujet, Nelly m’a fait part de son besoin de rompre avec ce qu’elle appelle « sa vie d’avant ». Ce que, lui ai-je dit, je comprends tout à fait. Parfois, en effet, ai-je précisé, il me semble que la Méditerranée, c’est ma vie d’avant et que tout retour, loin d’être l’accomplissement de mon odyssée personnelle, serait une sorte de régression, un retour en arrière, et un échec, donc. Dans certains récits des aventures d’Ulysse, ce dernier, après son retour à Ithaque, ne peut s’empêcher de reprendre la mer et de continuer ses aventures, comme s’il était atteint d’une sorte de mal frénétique incurable : la bougeotte. On ne peut savoir où s’arrête le voyage : peut-être ne s’arrête-t-il jamais, peut-être ne l’entreprend-on que pour revenir et en finir avec lui. Dans le même ordre d’idées, sait-on jamais si l’on se trouve au bon endroit ? D’autres fois, j’ai le sentiment que je ne cesserai jamais de revenir, que c’est mon destin, en quelque sorte, ne sachant pas si cela veut dire qu’il faut à la fois que je m’éloigne et que je revienne ou que tout ce que j’entreprends se soldera toujours de la même manière, par le retour. Et, dans cette dernière hypothèque, peut-être pas sur un échec, non, enfin. La vie, c’est ce qu’on ne peut pas connaître a priori, ai-je eu envie d’écrire. Et, si je l’ai écrite, cette phrase, c’est moins parce que je tiens particulièrement à l’affirmer, à l’asserter comme une vérité, que pour la présenter entourée du doute dont je souhaite l’envelopper : elle est à la fois probablement vraie et tout à fait imbécile, mais il y a quelque chose en elle de captivant (est-ce pour cela qu’on la peut trouver captieuse ?), comme si elle nous répétait : « Continue, continue, continue. » Ulysse ne dit pas ce qu’il a entendu que les Sirènes lui chantèrent. Peut-être lui dirent-elles cela : « Continue, continue, continue. » Peut-être lui dirent-elles : « Quand t’arrêteras-tu enfin ? » « Viens, repose-toi avec nous. » Ou bien : « Rentre chez toi, sinon nous finirons par te dévorer. » Peut-être ne lui dirent-elles rien du tout : on n’a pas besoin de mots pour chanter.