Même de loin, la Méditerranée ne cesse de m’obséder. De loin, encore que, aujourd’hui, j’y étais, non par la présence, il est vrai, mais par la pensée, ou l’écriture, plus précisément. Le texte sur les tombes a encore changé de titre. Et, même si je ne sais s’il est définitif, ce dernier, cette fois, ai-je envie de dire, c’est un vrai titre, un bon titre. S’il ne titre pas ce texte-ci, il en titrera un autre (j’ai failli l’attribuer déjà à un autre). Tout cela semble cryptique, et qui sait si ce n’est pas le but ? Que personne ne comprenne très bien de quoi je parle et que, moi-même, relisant un jour peut-être ce que j’écris je ne comprenne plus très bien de quoi je pouvais parler, car cela signifierait que. Mais que cela signifierait-il ? À vrai dire, je l’ignore. Que je suis à ce que je fais, en entier ? Oui, peut-être, en effet. Mais ne puis-je y être autrement ? Peu importe. J’ai écrit aujourd’hui — autre chose que ce journal —, et je me suis donné un plan à suivre, à la fois pour l’écriture de ce texte sur les tombes et l’avancée plus générale de mon écriture (d’abord, finir le texte sur les tombes, ensuite le roman). Ce n’est pas rien. J’entends : ce ne sont pas simplement des notes techniques. C’est une organisation de la vie. De ma vie. Une vie où les choses — les choses, les textes, les livres, les poèmes, les carnets, appelons les choses comme nous nous voudrions les appeler — ne s’annulent pas les unes les autres, ne se détruisent pas les unes les autres comme les ennemis dans les vies que l’on nous enjoint de vivre (ces médiocres vies sociales dans lesquelles on nous enjoint de choisir, toujours choisir, c’est-à-dire d’exclure, et où « juger » implique toujours déjà condamnation, blâme : tout jugement condamne d’emblée, il n’innocente jamais, curieuse conception du jugement, ne trouvez-vous pas — laquelle exclut, par exemple, l’idée d’un « jugement de goût », pour parler comme Hume ?), mais se déploient à la manière des divers éléments qui constituent un paysage. « Livre-paysage », c’est ainsi que je me suis représenté mon livre sur les tombes, ce matin, c’est-à-dire (si, bien sûr, le terme même de « paysage » n’était pas absolument galvaudé) un livre qui ne se construit à la manière du récit (avec un début, un milieu et une fin ; ce schéma peut paraître simple, mais les romans lui obéissent toujours, suivant la trame), mais qui se déploie et se parcourt comme on considère un paysage sous ses différents aspects (visuels, sonores, olfactifs), on ne va pas d’un point à un autre en suivant un ordre imposé par le récit, mais on va, on vient, on se promène, on se perd, on anticipe, on revient en arrière, on hésite, on se passionne, on s’attarde, on saute du coq à l’âne, on prend son temps, on le chérit, tant il est précieux, on admire, ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas d’ordre, mais qu’un tel ordre n’est pas linéaire, on peut prendre le livre par n’importe quel bout et le parcourir dans tous les sens, cela ne pose aucun problème de compréhension, le livre ne se développe pas, il ne va pas d’ici à là, il se déploie, il va partout en même temps. Et puis, mon carnet secret que, grâce à mon dispositif enfin trouvé (tout noir), j’ai commencé.

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