5.5.26

Je n’ai rien à mettre dans mon journal, aujourd’hui. Tout à y prendre, en revanche. Parfois, quand cela m’arrive d’y puiser, comme j’ai fini par le faire, aujourd’hui, j’ai l’impression que je fais mal, que je commets une sorte de larcin, que je le vampirise, ou plutôt : que je me vampirise, comme si je me plagiais moi-même, alors que c’est moi, que je fais ce que je veux, avec moi, je me suce, je m’avale, je me digère, je me recrache, je fais ce que je veux, et que tout n’est pas destiné à être définitif, dans ce journal, loin de là, et puis, de toute façon, ce n’est jamais terminé, je n’en ai jamais fini, il m’arrive de me répéter, de raconter n’importe quoi, de préférer me taire mais d’écrire quand même. Comment pourrait-il en être autrement ? J’ai hésité, aujourd’hui, ainsi, à me vampiriser, et puis, finalement, je me suis dit que c’était naturel, que ce n’était pas ce que je pensais, ce n’était pas comme si je prenais à un autre. « Que c’était naturel », non : que c’est nécessaire. Ai-je l’impression de prendre à un autre, pourtant ? Ce n’est pas une impression ; c’est que je suis un autre (¬ « je est un autre » : je suis un autre). Et c’est ce que j’ai découvert en tenant ce journal : je suis toujours un autre. L’identité est un mythe, une fable, une histoire imbécile, tout ce que l’on voudra, je ≠ je, sinon à quoi bon écrirais-je ? Toute la littérature identitaire (qui se résume à : « Voilà, je voulais vous dire qui j’étais »), avec sa sociologie normale (qui repose sur une théorie des classes étriquée et complètement fausse, en outre), m’est insupportable. Elle n’a rien à voir avec le monde, est étrangère au kosmos, et se révèle ainsi toxique (phénomène d’auto-intoxication). Il faut toujours écrire pour le dehors, du dehors, du plein air, de l’ouverture, de l’immensité, depuis le sublime, depuis le terrifiant, les éléments, la vie sauvage, la pierre calcaire, le soleil dur, la pluie qui se déchaîne, l’oiseau qui chante. Tout le reste (j’entends, donc, le reste sociologique) : bavardage. Mais pourquoi me mets-je en colère, de la sorte ? Il n’y a pas de raisons de s’agacer. Peut-être suis-je excité par tout ce qui m’a occupé, aujourd’hui. Et par le fait, aussi, que je touche au but. Que j’en ai enfin le sentiment. La première mention du livre que je suis en train de terminer remonte au neuf janvier deux mille vingt-quatre. Puis, il en est encore question, sous une forme plus ramifiée, comme partie d’un ensemble plus vaste que, depuis, j’ai complètement perdu de vue (mais ce journal fonctionne aussi pour cela, comme l’auto-archivage de mon esprit, une sorte de disque dur externe, si l’on veut, dans lequel je ne mets pas tout, il ne faut pas exagérer, tout de même, j’aurais des problèmes avec la justice), le onze février deux mille vingt-quatre. Le neuf janvier, je terminais la page de mon journal sur ces deux questions — qui sont donc moins rhétoriques que je ne le pensais en les écrivant alors — : « Peut-être écrire une sorte de Catalogue des cimetières ? Et puis quoi encore ? » Eh bien, voici quoi encore. Sauf le titre : j’ai trouvé mieux.