Genre, espèces, sous-espèces, et caetera. — Chaque strate d’identité comme une couche que l’on intercale entre soi et l’existence, pour tenir cette dernière à distance : tout peut avoir une cause, une explication, une justification dernière qui permet de ne pas appréhender la vie comme telle, de la vivre comme un signe, une preuve, une vérification de quelque chose d’autre. Est-ce « le sens » (ce qu’on appelle ainsi) ? Ce matin, dans les bras de Nelly, ce qu’on pouvait entendre par « le monde extérieur » m’est apparu le plus clairement : enlacés comme nous l’étions, le monde extérieur était tout ce qui n’était pas nous, tout ce qui se tenait à distance de cet enlacement. Ce n’était pas une vision, ou quelque chose comme une intuition, c’était un éclaircissement. Où s’arrête et où commence le monde extérieur semble tenir à ma peau, à la limite de mon corps, mais la limite de mon corps, où est-elle exactement ? Je peux la montrer du doigt (limite : montrer la limite du doigt ne montre pas mon doigt qui la montre la limite), mais en ferai-je le tour de la sorte ? Que le périmètre que circonscrit par la négative « le monde extérieur » (et qui n’est donc pas « le monde extérieur) puisse varier, qu’il puisse être plus ou moins grand, cela ne m’a pas étonné, je l’ai simplement vu comme cela : il y avait un ici et un là, un nous et un reste, un tiers : le monde extérieur. Pour autant, c’est la suite logique, le négatif (le contraire) du monde extérieur n’est pas un monde intérieur. Et pourtant, l’image qu’évoque « le monde extérieur » n’est pas de nature à nous fourvoyer, elle est claire, elle dit ce qu’elle doit dire, mais ne s’oppose pas à un monde intérieur (le moi, l’ego, l’âme, l’esprit, etc.). Ce monde est bien extérieur en ceci qu’il n’est pas nous, il n’est pas ici, il n’est pas dans la pièce où nous nous trouvons, dans le lit où nous nous trouvons, il excède notre enlacement, il excède notre amour. Daphné fait-elle partie de ce monde extérieur ? me suis-je demandé en songeant à elle. Et je n’ai pas su répondre à la question. Peut-être parce que j’avais besoin de quelque chose qui ne soit que dans cet enlacement, qui n’admette rien d’extérieur, qui soit totalement ici, dans la pénombre de cette chambre où nous venions de nous éveiller. C’était un dimanche, il était neuf heures et quelques minutes du matin. Plus tôt, vers six heures, j’avais été réveillé par les éclats de voix des voisins, les basses grasses de leur musique — toujours la même — et, si je n’y ai pas pensé sur le moment, si je ne les ai pas vus eux en songeant à ce « monde extérieur » peut-être ne sont-ils pas étrangers à l’élaboration d’une telle notion. Ou non. Je ne sais pas. Ce qui me paraît le plus odieux, je crois, avec eux, c’est qu’ils écoutent toujours la même musique, avec ces mêmes basses grasses, qu’ils me donnent toujours l’impression de parler fort, de parler en criant, et de rire lourdement, comme les hommes entre eux sont censés rire (basses grasses, rires gras, nourriture grasse livrée à domicile). C’est assez humiliant de côtoyer de telles gens. Parfois, il m’arrive de me demander : Mais pourquoi de telles gens viennent-elles vivre à Montparnasse ? Mais c’est que l’idée qu’on se fait d’un lieu où vécurent des gens dont les noms sont passés à la postérité est absurde : ce monde-là, dont on se sert encore, toutefois, pour désigner Paris, il sert d’argument de vente pour attirer toujours plus de touristes, ce monde-là est mort depuis longtemps. Est-ce aussi un monde extérieur que ce monde-là ? Je suis fatigué. Je me sens triste aujourd’hui. Peut-être suis-je simplement fatigué (et c’est tout, c’est ce que je veux dire : la tristesse n’étant qu’un effet de la fatigue). Tout à l’heure, je me suis dit que ce serait plus simple si j’étais mort. C’était une phrase un peu imbécile, j’en conviens, mais comment faire ? Je me sens tellement inapte à la vie (tellement angoissé, tellement compliqué, tellement étranger, tellement exposé). Est-ce qu’il n’y a pas de sens ? La voix d’enfant bien élevée de Daphné qui me répond : « Oui, papa » (toujours sur la même mélodie) me donne envie de pleurer. Où le monde extérieur commence-t-il ?

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