Verloren in der Übersetzung. — Quel crédit accorder à qui rapproche Benjamin de Heidegger sur la seule foi d’une expression qui serait présente chez l’un et chez l’autre et ce, alors même que cette expression n’est rien que le fruit d’une traduction en français ? (Et peut-être pas tout à fait honnête : on peut fort bien imaginer que la traduction des Écrits biographiques de Benjamin en 1990 a tiré le texte vers celui de Heidegger.) Dans le passage que Bruno Tackels cite dans sa grosse biographie sur Walter Benjamin, si le texte français dit bien : « Vient un fossé — je tombe dedans en voulant le franchir ; lorsque je m’en extirpe à quatre pattes, les autres ont disparu. Je prends un chemin qui ne mène nulle part », le texte allemand, lui, est plus prosaïque : « Ein Graben kommt — ich falle beim Springen; als ich glücklich herausgekrabbelt bin sind die anderen verschwunden. Ich nehme einen Weg, der sich aber bald verläuft, gehe zurück auf einem zweiten. » Le chemin ne mène pas nulle part, on doit le rebrousser pour en prendre un deuxième et tâcher de retrouver le sien. Chez Heidegger non plus, il n’y a pas de « chemins qui ne mènent nulle part », mais des Holzwege, des chemins forestiers. Bref, rien qui permette d’affirmer comme Tackels : « Une formulation étonnante, qui renvoie directement à un titre de Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part », formulation d’autant plus étonnante, en effet, que le texte de Benjamin date de 1911 (c’est un journal de voyage en Italie que Benjamin a tenu alors qu’il n’avait pas encore dix-neuf ans) quand le texte de Heidegger date de 1950. Et Tackels, bien décidé à ne pas rebrousser chemin, insiste (56-57) : « Tout se passe comme si Benjamin, à cette époque, était encore pleinement possédé, même inconsciemment, par des questions qui allaient rapidement se trouver avalées par la philosophie résolument “terrienne” de Heidegger — même si toute sa jeunesse peut se lire comme un combat effroyable contre sa propre origine. » Et tout cela, rien que pour une pauvre chute dans un ravin. C’est ce qu’on appelle se maraver. Comme Queysane, qui ne parvenait pas à aligner deux mots de philosophie sans se sentir obligé de citer Heidegger, Tackels surinterprète le texte pour lui faire dire ce que lui a envie de dire, pour lui permettre de ce dont il a envie de parler : Heidegger. Toute la philosophie française d’après-guerre a été contaminée par Heidegger. Et, en 2009, date de la parution du livre de Tackels, elle n’avait toujours pas trouvé le vaccin. Lequel vaccin contre l’heideggeravirus, pourtant, se trouve très probablement chez Benjamin (chez Benjamin et chez d’autres : Wittgenstein, Carnap, Adorno, notamment) : dans son cosmopolitisme résolu, sa fascination pour les grandes villes ouvertes sur le monde (Berlin, Paris, Marseille), son amour des paysages méditerranéens (Ibiza), son matérialisme, sans évoquer sa triste fin. Car, tout de même, cependant que Heidegger était adhérent du NSDAP, de 1933 à 1945, Benjamin fuyait ce nazisme qui réussirait finalement à se débarrasser de lui. Rien n’est plus étranger, je crois, à la pensée “terrienne”, comme dit Tackels, mais il faudrait plutôt dire “bouseuse”, comme écrit Bernhard dans Alter Meister, à la pensée bouseuse de Heidegger que les expériences marseillaises de Benjamin avec le haschich, lesquelles sont à la fois des ouvertures de la pensée au trouble, au hasard le plus radical, et des excursions exotiques aux confins des nombreux mondes qui s’offrent à nous : le monde réel, le monde halluciné, le monde possible, le monde rêvé, le monde du langage, le monde de la perception. C’est elles qui font rêver quand l’autre sent la mort.

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