Accumulation de notes. Ne sais si par peur d’écrire, par peur de finir le livre, ou par nécessité, ou pour faire durer le plaisir. En revanche, les deux aspects ne font qu’un : la traduction et la fin du livre en cours. Ou plutôt : c’est une idée qui a deux aspects. Rien à voir, mais j’essaie de rationaliser mes angoisses. Ne sais si cela fonctionne. Peut-être. En tout cas, il faut bien que j’en fasse quelque chose, ne peux les laisser aller et venir de la sorte. De fait, ce matin, courir sous la pluie m’a fait du bien : après, je me suis senti mieux qu’avant, et c’est ce que je cherche. Mais j’ai trop bu ce week-end, et cela, je le ressens dans mes angoisses : l’irrationalité me submerge, comme si je n’avais plus suffisamment de forces pour me défendre. Je sais que c’est aussi moi, que je suis faible confronté à ce que je ne maîtrise pas, que je peux paniquer facilement, et que je peux paraître bien ridicule, mais cela va de pair avec une sensibilité aiguë, le fait de sentir les choses avec une grande acuité. Ne pourrais-je avoir l’un sans l’autre, l’acuité sans l’angoisse ? A-t-on l’huile sans les olives ? Je réfléchis toujours à la meilleure façon de répondre à la question où ? Et, tout à l’heure, par un détour assez compliqué qui, je crois, impliquait la question des Pieds-noirs et de leurs descendants (moi, quoi), je me suis dit que Marseille, c’était ce qui se rapprochait le plus de mes “racines”, toutes les autres n’étant pas disponibles, ou avec des difficultés qui ruineraient totalement le bénéfice de ces “racines”. Je mets des guillemets à “racines” en raison de tout ce que j’ai déjà dit à ce sujet (« Mes racines poussent devant moi »), mais il y a quand même quelque chose qui y ressemble, des origines. J’ai repensé à ce que Henri Tincq m’avait dit au téléphone, quand je travaillais chez Grasset, cette phrase qui commençait par « Les gens comme vous » (cf. 11.6.20). Le fait que cette phrase, on me l’ait dite à Paris, et dans cette maison-là en particulier, ne doit rien au hasard, bien évidemment. Quand je vivais à Marseille (là où, donc, j’ai grandi), il n’y avait que cela, ou presque : des gens comme moi. Les gens comme moi étaient des gens comme nous : des déracinés, des exilés, des immigrés, des métèques venus de Corse, du Maghreb, des Comores, d’Arménie, des Balkans, d’Asie, d’Italie, d’Espagne, du monde entier. J’y ai repensé et j’ai pensé que cela serait une première phrase parfaite pour un livre sur l’exil, la première phrase, voire le titre de ce livre, aussi : les gens comme vous. Je ne sais pas si j’écrirai ce livre sur l’exil, l’héritage de l’exil, sa descendance, il faut d’abord que je finisse mon livre sur les cendres, les tombes, la Méditerranée par ce côté-là, ensuite que je mène à bien mon roman loin de Thèbes, et puis on verra, mais ce sera un livre sur la Méditerranée par ce côté-ci. J’hésite toujours à écrire à ce sujet. Sans doute parce qu’écrire à ce sujet, c’est aussi écrire sur mon père. Pour l’instant, écrire sur ma mère m’a semblé plus facile. Probablement parce que c’est après qu’elle est morte que j’ai écrit sur elle. Ce n’est pas rien.

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