13.5.26

Je pense beaucoup à Benjamin, ces derniers jours. Si je ne veux surtout pas écrire un livre sur, je peux écrire mon livre avec. Et il n’y a que cette perspective qui me semble intéressante (me donne envie de lire — je suis incapable de lire pour lire, je ne lis que pour écrire, j’ai mis un certain temps à le comprendre, mais cela a fini par me permettre d’expliquer beaucoup de choses quant à ma relation à la lecture, aux livres des autres, un livre que je lis étant toujours d’abord le livre d’un autre —, d’écrire). Le livre de Tackels m’agace (son ton exalté, la lettre « en guise de préface ».) J’ai eu le sentiment, le lisant, que je devais gratter un vernis inutile pour découvrir une matière intéressante (c’est-à-dire que je suis venu chercher). Je ne le lis que pour tâcher de trouver des informations pertinentes sur la relation que Benjamin a entretenue avec Jula Cohn, dont Scholem dit que c’est elle, la femme que WB évoque dans « In der Sonne ». Alors, j’ai vraiment l’impression de me forcer. Comment se fait-il que je n’aie jamais été sensible, auparavant, à l’humour dans le texte de WB sur sa prise de haschich à Marseille. Tout m’y semble ironique, moqueur, comme si WB s’observait en train de digérer son produit tout en se faisant remarquer : « Mais pourquoi faut-il toujours que tu fasses le malin ? » Et puis, la joie de vivre, malgré tout, en tout cas, c’est mon sentiment. Tackels emploie le mot « hédonisme » en parlant de WB, je crois, à un moment de son livre. Philosophiquement, rien n’est plus faux. Je ne sais pas : est-ce que quelque chose bascule dans la vie de WB, au tournant des années trente, pour ainsi dire ? 1928 : WB mange du haschich à Marseille. 1931 : au cours de l’été, dans son journal, WB évoque le suicide. Et il ne s’agit pas d’anticiper, de tout relire par la fin. Évidemment, cela n’aurait aucun sens. De même, l’hypothèse de la crise — miroir individuel du krach et de l’arrivée au pouvoir d’Hitler — est peut-être trop tentante : WB vivait déjà séparé de Dora bien avant son divorce. Et pourtant, quelque chose craque. Peut-être, la certitude de l’échec, d’être un raté. Ce n’est pas à qui déteste la vie que vient la certitude de l’avoir ratée, c’est à qui l’aime au plus haut point. WB n’est pas un hédoniste matérialiste : il aura aimé la vie. Il aura aimé jouir, il aura aimé penser, il aura aimé vivre ; cela ne s’enferme pas dans des généralités abstraites, des ismes, c’est tout ce qu’il y a de plus concret, c’est là, et il faut le sentir — il le faut, vraiment. J’ai ressenti le besoin de traduire « In der Sonne » pour cette raison : pour sentir la vie, pour saisir l’expérience méditerranéenne de WB. Qu’est-ce qu’une expérience méditerranéenne ? C’est ce moment où, dans le paysage, le monde s’ouvre, quand la perception se dilate au point de donner accès la totalité de l’espace, à la totalité de l’espace et à la totalité du temps. Dans l’expérience méditerranéenne, l’univers n’a plus de limites intérieures ; il est peut-être limité par son dehors (il ne s’étend peut-être pas à l’infini), mais il n’est pas limité par son dedans (il s’entend à l’infini, il est infini à l’intérieur de ses propres limites externes possibles). L’univers est alors κόσμος, ordonné non par des lois externes, transcendantes, mais par sa propre immanence, par sa propre nature. L’expérience méditerranéenne révèle la nature immanente de l’univers, ni nature naturée, ni nature naturante, — nature naturelle. Cela est accessible à qui aime profondément la vie, peu importe le degré de son désespoir.