Les écrivains sont les paysans du livre. Serait-ce mon commentaire ultime sur « l’affaire Nora » ? Peut-être pas, non, mais je crois que les arguties bêtement idéologiques auront occulté l’essentiel : les écrivains sont à la littérature ce que les paysans sont à l’agriculture. Dans la chaîne du livre, où l’on retrouve quelques grosses exploitations et la grande distribution qui concentrent l’essentiel du marché, ce sont eux les plus mal lotis. J’ai déclaré mes revenus à l’URSSAF, ce matin, et cet acte dégradant explique peut-être mon état d’esprit accablé. Si j’avais dû déclarer un million d’euros, comme d’aucuns, j’eusse déjà fui en Irlande, comme d’autres aucuns. Mais avec le peu que je gagne, je peux rester en France, l’esprit tranquille, la société ne trouvera pas grand-chose à me reprocher du point de vue financier, si ce n’est de n’être pas assez productif. Il est vrai que ce n’est pas avec mes plus-values que l’on va relancer la croissance, et encore moins avec le projet auquel j’ai encore consacré ma journée : la traduction et la présentation du récit écrit par WB à Ibiza en 1932, « In der Sonne ». Jusqu’à hier, je ne savais pas quoi dire, et voilà que je me retrouve avec un texte de présentation de plus de 20000 signes. Il suffisait de. De quoi suffisait-il ? Je ne sais pas. De laisser les choses flotter, libres, dans l’air doux et un peu humide de la Dordogne, dans le vert de ce Périgord multicolore ? Peut-être, oui. Aussi quand, ce matin, n’étant pas encore tout à fait réveillé, je me suis assis à la table où nous prenons nos repas avec mon exemplaire des Œuvres I de WB pour y lire « Sur le langage en général et sur le langage humain », je n’ai tout d’abord absolument rien compris. Et puis, même si je suis loin de prétendre que j’ai enfin compris quelque chose aux élaborations théologiques-philosophiques du métaphysicien encore jeune qu’était WB à cette époque-là (1917), je suis parvenu à agencer des phrases (montage de citations et de commentaires) de telle sorte qu’elles éclairent d’un jour pertinent, me semble-t-il, ma traduction du texte. Eussé-je dû commencer par là ? Le commentaire, et traduire ensuite, seulement ? Je ne sais pas. Pas plus que je ne sais si je vais reprendre ou non la traduction. À zéro, probablement pas, non, mais à 3, peut-être, oui. Et puis, ne fallait-il pas aborder le texte à traduire avec une certaine naïveté, c’est-à-dire : non comme un spécialiste aguerri qui maîtrise parfaitement son sujet, sait de quoi il parle, mais comme un lecteur qui avance un peu à tâtons, sans savoir vraiment où il va, découvrant le récit à mesure qu’il progresse, comme le narrateur découvre le paysage en chemin ? L’insatisfaction que m’a procurée la lecture de la traduction française que j’ai lue ne provenait pas de sa qualité (je crois que je l’ai déjà dit : je n’ai pas traduit ce texte parce que je trouvais la traduction mauvaise), j’ai traduit ce texte pour le faire mien, non pas me l’approprier, ce n’est pas un rapport de propriété, mais pour me l’incorporer, c’est un rapport charnel. Ce qui m’a fasciné dans ce texte — ou ce que j’y ai lu, du moins —, c’est cette expérience méditerranéenne dont j’ai déjà parlé, je crois, et que WB, ce Berlinois de naissance, fait à son corps défendant, en suant, en peinant à marcher dans le pays qu’il traverse. N’y a-t-il pas là quelque chose qui tient de l’éveil ?

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.