Je ne sais pas si c’est moi ou si c’est le dehors qui me donne mal à la tête, ce soir. Mais en fait, je sais: moi ou le dehors, c’est la même chose, ou plutôt ce ne sont pas des choses du tout. Une des pires erreurs de l’histoire de la philosophie: la notion de sujet (et son opposition à l’objet), que l’on trouve encore très vivace dans tout un pan de la pensée contemporaine. Pour moi, les choses sont claires: je ne suis pas un sujet. Ce n’est pas une proposition provocatrice, c’est que je ne me pose pas en m’opposant, je ne me pose pas du tout, je me suis trouvé là et il se trouve que je suis vivant, ce n’est pas une nuance négligeable, une argutie ou une pirouette intellectuelle, je pense qu’il faut abandonner la distinction sujet / objet une bonne fois pour toutes au profit d’une conception plus dynamique de l’existence, et que c’est cette conception dynamique de l’existence qui, en insistant sur le vivant, sur la naturalité de l’humanité permettra de préserver l’intimité, laquelle ne sera plus conçue comme une intériorité par opposition à une extériorité, comme l’intériorité d’un sujet par opposition à l’extériorité d’un objet (distinction qui se duplique toujours pour donner lieu à une distinction symétrique entre le corps et l’esprit, l’esprit étant considéré comme le vrai moi et le corps comme un faux moi, un accident qui arrive à la substance moi), mais comme une expression parmi d’autres de ma vitalité d’être vivant. C’est la conception de l’intimité, de la vie privée, comme intériorité qui la rend paradoxalement si fragile: l’intériorité n’est pas un abri, un refuge, c’est une anomalie. Dans un monde matérialiste (au sens ontologique et axiologique), l’intériorité se trouve réduite à l’expression d’une sociabilité du sujet alors qu’elle n’est pas quelque chose qui se produit dans le monde social, elle est bien plus certainement à l’origine du monde social: l’intimité — le fait que j’ai des pensées que je puis ne pas prononcer à haute voix mais garder pour moi et entretenir un dialogue silencieux avec moi-même — n’est pas un produit de la socialisation de l’individu, elle est une expression de l’évolution humaine: à un moment, les mammifères à deux pattes que nous sommes ont développé cette capacité de se parler à eux-mêmes et d’entretenir une conversation avec eux-mêmes tout au long de leurs vies. Mais ce n’est pas une fonction sociale, c’est une fonction biologique. Question: cette affirmation est-elle si gratuite que cela? A-t-elle un réel fondement scientifique? Sans doute dans la mesure où c’est la bipédie qui, par la libération des mains et l’élargissement du champ de vision, a permis l’apparition et le développement des capacités cognitives qui sont les nôtres (fabrication d’outils standardisés, langage, notamment). Le dualisme sujet / objet donne l’illusion qu’il y a une distinction entre le social et le biologique, le naturel et le culturel, comme si les deux n’étaient pas des phénomènes coextensifs, et nous conduit à mettre l’accent sur l’un ou sur l’autre en fonction des différentes lignes (généralement politiques) que l’on est enclin à suivre. C’est absurde. Mais il faut remonter à la racine de cette absurdité et en finir pour de bon avec l’idée qu’il y a un ego dans une enveloppe charnelle, un sujet en face d’un objet, un esprit qui habite dans un corps, un dedans par opposition à un dehors. Et peut-être alors ferons-nous moins de bruit pour rien. Et peut-être aurais-je un peu moins mal à la tête. Mais rien n’est moins sûr.

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