Fatigué, ce soir. Mal dormi, cette nuit. Peut-être qu’un jour, ou plutôt : une nuit, peut-être qu’une nuit, je parviendrai à mal dormir sans me dire que je vais mourir, que ma vie est un échec, que c’est la fin du monde, mais alors, je dormirai bien, probablement, ou bien je n’y parviendrai pas, et un jour, ou plutôt : une nuit, je mourrai pour de bon. Pour le reste, que ma vie soit un échec et que ce soit la fin du monde, je crois qu’il y a autant de raisons de penser que oui que de raisons de penser que non, mais je ne suis pas certain qu’il soit très intéressant de s’attacher à les énumérer, toutes ces raisons pour et toutes ces raisons contre, il vaut mieux penser à autre chose. Même si j’ai mal dormi, cette nuit, je suis allé courir, ce matin, et je crois que je me suis senti assez bien (« 7 km à 5:37 », ai-je écrit à Nelly, après avoir couru). Ensuite, une fois rentré à l’appartement, sans même prendre le temps de me doucher, simplement de m’hydrater, je me suis assis à la table des repas, et j’ai écrit, menant ainsi à bien le plan que je m’étais fixé pour le livre que je suis en train d’écrire. J’allais dire : « C’est venu naturellement », mais, évidemment, c’est tout sauf naturel, et j’ai pensé je ne sais combien de fois, ces derniers jours, à ce que j’allais écrire, formant des phrases sans les écrire, phrases que, je crois, je n’ai pas écrites, j’en ai écrit d’autres. Écrire ces pages m’a rendu très heureux. Après les avoir écrites, en fin de matinée, j’ai tapé dans mes mains de joie. Et la joie coïncidait avec la conscience d’avoir fait quelque chose, d’avoir accompli quelque chose, quelque chose d’important. C’est si éloigné, me dis-je à présent, de ce que l’époque considère comme important, qui porte l’anecdotique en triomphe. Mais ce n’est pas contre cela que j’écris. J’ai été d’autant plus heureux de m’apercevoir que j’avais écrit ce que je venais d’écrire (ces dernières pages-là ainsi que tout le livre) que ce que je venais d’écrire, je ne l’avais écrit contre rien, cela ne s’opposait à rien, c’était là, c’était ainsi, et c’était beau. Certes, pourrait-on me répliquer, ce n’est que mon avis, mon avis d’auteur, qui plus est, donc, c’est subjectif, mais non, ce n’est pas subjectif, pas plus que ce n’est objectif, ce n’est pas quelque chose contre quelque chose d’autre, ce ne sont pas des choses comme toutes ces choses qui peuplent le monde social et que les gens désirent sans savoir vraiment pourquoi, c’était léger et sans la grandiloquence des parades, cela n’avait pas lourdeur des milliards, ni la violence des guerres et des massacres, c’était parfaitement contingent et absolument nécessaire. Je suis heureux d’avoir écrit ce que j’ai écrit. Et je suis heureux d’écrire comme j’écris. Je suis heureux de faire ce que je fais. Quand je me parle d’échec, la nuit, au lieu de dormir, quand je ne parviens pas trouver le sommeil, je devrais me souvenir que je ne voudrais pour rien au monde écrire différemment, devenir quelqu’un que je ne suis pas pour avoir un peu de succès : ce que je fais, c’est ce que je veux faire, c’est ce que j’aime. Tant pis si cela n’intéresse que moi. Je vais mon chemin.

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