Fini de relire la vieille Europe. Vidé. Et donc, j’en suis à ce moment où je ne sais plus si ce que j’ai écrit est bien, génial, passable ou complètement débile. Cela dit, je ne suis pas certain que ce soit la bonne façon de voir les choses. Si moi, je trouvais que c’est génial mais que la terre entière trouvait que c’est nul, je serais satisfait. Mais ce n’est pas si simple. Rien n’est simple, de toute façon, quand j’écris. J’ai l’impression que chaque étape ajoute de la complexité, qu’on s’enfonce dedans, et qu’on ne sait plus, parvenu à un certain niveau, où l’on est, ce que l’on fait ici, pourquoi on est venu ni où l’on va. Cette confusion est-elle nécessaire ? Ou inévitable, plutôt ? Je n’en sais rien. J’ai corrigé les 104 pages A4 qui sont devenues 107 après avoir intégré les corrections. À présent, Nelly va lire le texte entier (elle n’avait lu que la partie rédigée au moment où j’avais constitué le dossier de bourse de la Scam). Ensuite, on verra. Mon état est étrange : je suis heureux d’avoir écrit ce texte et complètement creux, vide. Parce que, évidemment, le plus intéressant dans l’écriture, ce n’est pas d’avoir écrit, c’est d’écrire. En écrivant, on comprend pourquoi des romans comme l’Homme sans qualités ou À la recherche du temps perdu sont demeurés inachevés et pourquoi, sans doute, WaBe s’est lancé dans des projets comme son Livre des passages ou Baudelaire, parce que c’étaient des œuvres impossibles à achever et que, donc, elles ne deviendraient jamais des produits finis, mais demeureraient coextensives à la vie, des parties de la vie, comme un corps a des membres, on comprend pourquoi Musil a retiré de la presse les chapitres de la troisième partie d’HSQ, Vers le règne millénaire (les criminels), après en avoir relu les épreuves, parce qu’il était insatisfait, bien sûr, mais qu’exprimait-elle, cette insatisfaction, sinon l’impossibilité de se séparer de son œuvre, et n’en va-t-il pas de même avec Proust qui ne cessait de récrire, d’ajouter, de modifier les volumes de la Recherche rendant toujours plus improbable leur forme définitive ? Non pas tant qu’il n’y ait pas de forme définitive, mais la forme définitive n’est sans doute pas désirable en elle-même. La question alors cesse d’être celle de l’inachèvement en soi pour devenir celle du désir d’achèvement : quel écrivain désire l’achèvement et quel écrivain y résiste ? Et quand, chez un même écrivain, et comment, chez ce même écrivain, passe-t-on du désir d’achèvement à son contraire, qui n’est pas le désir d’inachèvement, mais le non-désir d’achèvement, c’est-à-dire : quand l’achèvement cesse-t-il d’être désirable en soi, pourquoi et comment, et pourquoi lui préfère-t-on l’inachèvement non comme forme définitive de substitution, comme absolu, mais parce que l’achèvement ne répond aux attentes suscitées par l’écriture, ne répond pas au désir d’écriture ? Le plus intéressant, je l’ai dit, ce n’est pas l’achèvement. Le plus intéressant — le plus passionnant, le plus puissant —, c’est le processus, c’est la dynamique, c’est le devenir, c’est l’œuvre en train de se faire, non l’œuvre enfin faite. Peut-être que, à un moment, j’ai cru que ce journal permettrait d’échapper à ce dilemme achèvement / inachèvement : le journal, coextensif à la vie, inachevé en soi répondait au désir d’inachèvement que suscite l’écriture et permettait ainsi des formes achevées que seraient les livres. Le journal, long comme la vie, permettait des formes plus brèves, qu’on appelle « livres ». Mais c’est une solution un peu trop facile. Et se dire : « Le livre est fini » a quelque chose de décevant, non à cause d’une sorte de dépression post-partum (si l’on veut), mais parce que l’achèvement lui-même est décevant, il a quelque chose de social (il faut publier des livres, et des romans de préférence, un tous les deux ans, qui plus est, si l’on veut ne serait-ce qu’essayer d’exister) dont l’écriture cherche à s’émanciper. L’achèvement acquiesce à la norme quand l’écriture cherche à inventer quelque chose qui échappe à la norme. Et ce, non pour échapper à la norme (par rébellion, pour ainsi dire, ce qui ne serait pas très intéressant), mais parce que la norme donnée — ce qui précède l’écriture — ne permet pas à l’écriture de se développer : les formes socialement acceptées (le roman, l’essai, le recueil de poésie, le recueil de nouvelles) ne sont pas adaptées à l’écriture, elles la réduisent, l’entravent, l’enferment, la contraignent, la condamnent. L’écriture est une forme qui cherche à dépasser sa forme. L’écriture est une forme qui cherche à dépasser toute forme. L’achèvement est la forme de l’écriture à laquelle l’écriture ne peut se résoudre par la nécessité qui est la sienne de dépasser de la forme. Ou quelque chose comme ça.

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