Le livre s’appelle donc la vieille Europe. Je le relis. Lentement. C’est important d’insister sur cet adverbe, lentement. Je vais beaucoup moins vite qu’avant, je prends mon temps, et ce n’est pas, je crois, paresse ou faiblesse, mais nécessité. Je relis pas à pas. J’essaie d’avancer sans accélérer, en gardant la cadence patiente. Ce n’est pas le livre pour lequel j’ai obtenu une bourse du CNL. C’est le livre pour lequel je n’ai pas obtenu une bourse de la Scam. J’aurais dû travailler en priorité au livre pour lequel j’ai obtenu une bourse du CNL. Et, sans doute, abandonner ce projet de livre pour lequel je n’ai pas eu une bourse de la Scam. Mais, voilà, le livre n’est pas un projet, je ne fonctionne pas à la commande, je n’écris pas parce qu’il y a des sous à gagner. La nécessité provient de l’écriture, c’est elle qui commande, gouverne, exige, réclame, organise le temps. Et tout, et tout. Tout lui est subordonné. Tout doit lui être subordonné. Sinon. Sinon, je ne sais pas. Je n’ai pas envie d’en parler. Je n’ai pas envie de parler de l’idée que je me fais des autres. Les autres, je me suis mis en colère contre eux, encore aujourd’hui. Pas les autres, les autres, en soi, en général, par appellation abstraite, non, _______. Et ma colère m’a semblé à la fois juste et idiote. Mais idiot, en vérité, ce n’est pas un défaut. Juste parce que je ne me sens pas estimé à ma juste valeur. Mais qu’y puis-je ? Ce n’est pas moi qui décide de l’estime qu’on me porte. Tout ce que je puis faire, c’est écrire. La vraie valeur, c’est celle-là. Continuer d’écrire, coûte que coûte. Et c’est ce que je fais, oui. Et je crois qu’écrire d’abord le livre que l’institution n’a pas voulu soutenir possède un sens que je souhaite souligner. Sinon, l’écriture n’est que cela : activité sociale, la place de l’écrivain dans la société, la manière dont la société doit prendre en charge l’écrivain, lui donner des sous pour écrire. Je n’attends pas que l’on me donne de l’argent pour écrire. J’écris. C’est un acte premier. Mieux : primitif. C’est ce qui se tient au plus près de la nature, au plus près de ma nature. Donc, j’ai écrit ce livre que je suis en train de relire avec patience, en prenant non pas mon temps, mais son temps, en me mettant à son rythme, en avançant avec la patience qu’il attend de moi que je lui accorde. J’ai imprimé le texte et, avec mon stylo à l’encre bleu Méditerranée, je corrige, je raye, je complète, j’ajoute. Elle est belle, cette lumière qui vient de l’écriture et, à travers elle, par la main qui la porte sur la feuille, de la mer. Le livre tourne autour de la mer. Je vais terminer la relecture cette semaine. Et après. Et après, je verrai. En attendant, garder les yeux ouverts sur cela : bleu Méditerranée.

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