11.6.26

7 km à 5:17, ce matin. Parfois, je me dis que j’aurais pu faire tout à fait autre chose de ma vie, parcourir le monde en jet privé, ou je ne sais, mais je ne crois pas qu’il y ait plus heureux que moi — sur terre et dans les airs —, aussi heureux que moi, c’est possible, oui, mais plus, non, j’en doute. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que j’aime profondément la vie. Et tant que me semblent insupportables l’illogisme, la brutalité, le parti pris qui sont les nôtres quand nous vivons comme nous vivons. Enfin, quand vous vivez comme vous vivez. Insupportables, c’est-à-dire : indignes. Tout ce qui nous inquiète, nous enrage, nous obsède, nous terrifie, nous excite, tout cela, comment se fait-il qu’il ne nous apparaisse pas le plus clairement du monde que c’est dérisoire ? Comme s’inquiéter de la décroissance à venir de la population française, être pris de panique : « Vite ! Vite ! Il nous faut des immigrés ! Eux seuls peuvent nous sauver ! » C’est ce qu’un article du Monde disait, aujourd’hui, et je cite : « la population française devrait décroître à partir de 2037. Face à cette tendance, liée au recul de la fécondité et au vieillissement de la population, l’immigration apparaît incontournable, même si elle ne suffit pas à contrecarrer le déclin. » (Note que c’est toujours le même mot qui revient : déclin, car, quel que soit le chemin qu’il emprunte, toujours notre inconscient spenglerien trouve à s’exprimer.) Parce que, dans la mentalité occidentale moderne, les humains sont des stocks comme les autres, qu’on peut déplacer d’un point à un autre du globe en fonction des besoins de l’économie, de la richesse des uns (ceux qui restent, ceux qui décroissent) et de la misère des autres (ceux qui partent, ceux qui croissent). On manque de stocks au nord ? On en a trop au sud ? Organisons le flux, calcule notre humanisme. C’est beau. Mais pour nous sauver de quoi ? Il y a 1 voire, 1,5 millions d’années, des humains parcouraient déjà les contrées où nous avons installé depuis nos campements définitifs. Combien étaient-ils, alors, à la surface de la planète entière ? 100000, tout au plus. On sait que vers 930000 AEC, ce fut presque l’extinction. Alors, quelques millions de plus, quelques millions de moins, aujourd’hui, quelle différence cela ferait-il ? Au contraire, un peu plus d’air entre les gens, cela ne nous ferait pas de mal. À moi, en tout cas, cela ne me ferait pas de mal, quand j’entends les voisins rire comme des mecs qui ont des couilles rient pour montrer que ce sont des mecs qui ont des couilles. Mais qu’y puis-je ? Je ne vais tout de même monter les leur couper ; cela ne se fait pas, et puis, c’est salissant. Dans le journal de voyage de Paris à Tahiti et retour à Toulon qu’il a tenu de 1902 à 1905, journal qui a été publié sous le titre de Journal des îles, Victor Segalen, en escale à New York, le 18 octobre 1902, écrit : « Oh ! l’artifice et le faux de toutes ces bâtisses européennes ou américaines dites “musées” ! Nulle œuvre d’art ne peut s’abstraire de son milieu propre sans y laisser une partie de sa valeur. Théophile Gautier a deviné et chanté des nostalgies d’obélisques, subtilement… Mais les grands sphinx de granit rose, enclos entre quatre murs, au Louvre, mais les effigies hiératiques des Ramsès, mais les colosses femelles à tête de lionne, personne encore n’a formulé leur ennui morne, et leurs regrets des cieux égyptiaques et du grand air bleu. » (Œuvres, I, 14) Ces nostalgies, je ne les entends pas comme passéistes, mais tournées bien plutôt vers l’avenir, portées par un désir d’authenticité qui nous semble incompréhensible, à nous, à qui on a dit que tout se valait, que tout était semblable à la surface de la terre, qu’on pouvait mettre n’importe qui à la place de n’importe qui d’autre, du moment que ça rapporte, du moment que ça prospère, du moment que ça paye. Rien n’est plus faux, mais que puis-je y faire ? Je rêve de bleu iroise et de parfums tourbés.