Seul un égoïsme absolu peut nous sauver. Qui fonde les relations à autrui sur l’affinité, l’affection, l’amitié, l’amour, et non sur les fadaises de l’union de la nation et les inepties de la solidarité du grand soir. Tant est affligeant ce à quoi aboutit la démocratie et la prospérité qui sont les nôtres, avec ces peuples avachis et leurs chefs dégénérés, incapables de tenir tête aux nouveaux totalitarismes religieux, économiques, guerriers, qui sont en marche, eux, conquérants, eux, cependant que nous, nous vieillissons, inéluctablement, et mourrons bientôt. Un égoïsme absolu qui s’ordonne chacun pour soi, lequel n’a rien à voir avec celui d’homo œconomicus, mais soit passionné, esthétique, habité par l’amour de la vie, le désir de savoir, de connaître, de comprendre, de sentir à fleur de choses, la poésie du lointain comme celle du proche. On me répondra que c’est un idéal de riche, — et alors ? N’habitons-nous pas les contrées les plus prospères de l’univers ? Et que faisons-nous de nos intérêts, de nos consciences de classe, de nos habitus, sinon du néant, de la chair à mort ? Ce n’est pas les sommes qui nous font défaut, les milliards de milliards, c’est un sentiment. Ce n’est pas de plus que nous avons besoin, pas plus que nous n’avons besoin de moins, c’est de tout autre chose, un autre horizon, une autre manière de sentir, de percevoir, de nous tenir, d’envisager les événements, de dévisager les corps, et pas d’une utopie, non, qui nous projette dans un lointain avenir, d’un radieux aveuglement, mais que quelque chose se passe ici et maintenant, dans le temps de notre vie présente, une métamorphose qui dépasse l’effroi que le devenir (le changement) inspira jadis à Gregor Samsa. Effroi qui ne doit plus être le nôtre, mais joie du tout autre. Au lieu d’une radicalité confuse invoquée comme une incantation bouffonesque sur les plateaux télés, une douceur sans pareille. Je le dis, je le pense, je crois, mais je pense aussi qu’il faut se méfier de soi-même, et des séductions du monde qui est le nôtre, lequel est trompeur : le monde est devenu le malin génie de lui-même, c’est terrifiant. Ainsi, mettant à profit le don que j’ai de trouver l’emplacement des appartements et maisons à vendre dont je consulte les annonces, j’ai trouvé la maison d’Alexandre Tabaste dont j’ai parlé il y a quelques jours et qui me fascinait. Et alors, je crois que jamais le mot déréliction ne fut si approprié que pour décrire ce que j’ai ressenti : en fait de maison idyllique à proximité de la mer, c’était un chemin boueux au bord d’une route de campagne qui conduisait à une maison en planches de bois grisâtre, maison qui tenait plus de la cabane brinquebalante que de la demeure d’architecte d’inspiration méditerranéenne (son concepteur, dit le texte de l’annonce, ayant vécu, paraît-il, en Corse) et le fameux « jardin paysager » ressemblait surtout à un terrain vague, mais sans l’océan, donc. Cela ne préjuge en rien des qualités intérieures de la maison. Cela illustre simplement que l’on ne peut se fier à rien ni à personne, que tout ce dont nous disposons, c’est ce que j’appelle parfois notre sens esthétique, lequel doit toujours se faire la corne sur la réalité, comme les doigts de l’instrumentiste sur les cordes de son instrument.

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