L’ennemi : l’explication. La théorie qui donne la raison ultime, laquelle va de pair avec la croyance au vrai x, celui qui est aussi le bien, et qui rachète, et qui a réponse à tout. Alors que le vrai x qui est l’objet de la théorie ultime — ou, au contraire, le faux x qui est responsable de tous les maux — est sans commune mesure avec mon expérience. Je peux avoir une conversation avec une machine intelligente (dans une certaine mesure, quand j’écris cette page sur mon ordinateur portable, je suis déjà en conversation avec une machine intelligente, de la même façon qu’écrire sur une tablette en argile, du papyrus, du parchemin, du papier, avec un stylet, une plume ou un stylo, c’est déjà avoir une conversation avec une machine intelligente), mais je ne peux pas laisser une machine intelligente écrire à ma place. Parce que, discuter avec une machine intelligente, ce n’est pas essentiellement différent de discuter avec une personne intelligente. Or, si je puis discuter avec une personne intelligente, je n’ai pas envie de laisser une personne intelligente, fût-elle plus intelligente que moi, écrire à ma place. Et le plagiat (ni quoi que ce soit de ce genre) n’en est pas la raison. Si quelqu’un — une personne intelligente ou une machine intelligente — écrivait à ma place, ce ne serait pas moi qui écrirais. C’est tautologique. À première vue, oui, mais à première vue, seulement. Si quelqu’un écrivait à ma place, ce ne serait pas moi qui écrirais, c’est-à-dire que je ne ferais pas l’expérience que je suis en train de faire cependant que je suis en train d’écrire. Quelqu’un d’autre peut faire une expérience semblable à la mienne. Même, par hypothèse, quelqu’un peut faire exactement la même expérience que la mienne, mais ce ne serait pas mon expérience. Mon expérience n’est pas intéressante parce que je suis le seul à pouvoir la faire, parce que personne d’autre que moi ne peut la faire, mais parce que je suis en train de la faire, parce que c’est quelque chose (un processus, un événement) qui se déroule dans l’espace-temps, et qui ne coïncide pas seulement avec moi (ce que pourrait laisser penser le fait qu’un autre puisse faire exactement la même expérience que moi), mais qui n’existe pas sans moi : un autre peut faire une expérience exactement identique à la mienne, et même en même temps que je suis en train de faire cette expérience moi aussi, cela n’implique nulle contradiction, mais cette expérience-ci n’existe pas sans moi (de même que l’expérience-là de l’autre n’existe pas sans cette autre personne qui la fait cependant qu’il la fait). Une expérience se consume. Peut-on répéter les expériences à l’identique ? Je ne sais pas. Ce qui est en soi une objection à ce que je viens d’avancer : si on ne peut pas répéter une expérience à l’identique, alors deux personnes ne peuvent sans doute pas faire la même expérience. Mais ce n’était pas le sens de mon argument. Mon argument signifiait : même si deux personnes faisaient exactement la même expérience, cela ne ferait pas de différence quant à la nature de l’expérience que je suis en train de faire cependant que je la fais. Cela signifiait : ce n’est pas l’existence d’un sujet moi qui est importante dans l’expérience, mais qu’elle soit faite, qu’elle ait lieu, qu’elle se déroule dans l’espace-temps et que je sois celui qui est en train de la faire, voire : celui à qui elle arrive. Le moi n’a pas besoin d’être premier dans l’expérience. En vérité, il n’a même pas besoin d’exister (il n’y a pas besoin d’une entité en plus). L’expérience ne présuppose pas l’existence d’un sujet, et ne l’implique pas, non plus, tout ce qu’elle présuppose ou implique, c’est quelqu’un qui soit en train de la faire. L’important, ce n’est pas qu’il y ait une explication, mais que je parvienne à expliquer quelque chose. L’important, ce n’est pas qu’il y ait une théorie ultime de tout, c’est que je parvienne à comprendre ce qu’il m’arrive, ce qu’il se passe, où je suis, et pourquoi, où je vais, et comment. Les théories ultimes de tout (et, d’une certaine façon, toutes les théories sont des théories ultimes de tout) disent : Voilà, c’est bon, nous n’avons plus besoin de chercher, nous pouvons enfin nous arrêter. Ce pourquoi, certains estiment qu’ils peuvent déléguer à d’autres (une personne, une machine) le soin de vivre à leur place (écrire, penser, dessiner, jouer de la musique, etc.). Mais c’est faux : nous ne pouvons pas nous arrêter. Pourquoi ? Parce que nous faisons des expériences. Des expériences, dont, même si quelqu’un ou quelque chose d’autre que nous faisaient exactement les mêmes, rien ne nous dispenserait de les faire parce que ce qui compte dans une expérience, c’est qu’elle soit faite par quelqu’un à un certain moment à un certain endroit. Personne ne peut faire une expérience à ma place. Dans ce qu’on a appelé l’argument du langage privé, LuWi s’interrogeait sur des phrases comme : « Je ne peux pas avoir mal à la dent d’un autre », non pour nier l’expérience, mais pour nier que la signification fasse référence à l’expérience que j’ai, que je fais. La signification d’une phrase comme « J’ai mal à la dent » n’est pas une flèche sémantique qui pointe en direction de la douleur que je ressens au moment où je prononce la phrase. De toute façon, la phrase a un sens même si je n’ai pas mal à la dent au moment où je la prononce. Et la question n’est pas celle de la vérité. Mais que la signification de la phrase « J’ai mal à la dent » ne soit pas la sensation que je ressens, l’expérience, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’expérience. Simplement, la signification n’est pas dépendante de l’expérience. Mais je peux tout de même faire une expérience. Une expérience que rien ne remplace, pas même la phrase « J’ai mal à la dent ». La phrase : « Je ne peux pas avoir mal à la dent d’un autre » semble un paradoxe et une tautologie. Mais si nous prenons trop au sérieux ce genre de phrases, et les critiques que nous pouvons formuler à leur égard, cela risque de nous induire en erreur. À l’inverse, que la signification soit publique, cela n’implique pas que l’expérience soit privée. Au contraire, le fait que « J’ai mal à la dent » ait du sens que j’aie ou non mal à la dent suggère que l’expérience n’est pas privée : une expérience est quelque chose que je fais, non quelque chose que je garde pour moi, ou quelque chose dont le sens profond doit nécessairement être secret, indicible, au-delà du langage. Je peux tout à fait dire ce que je ressens, ce que cela me fait de faire cette expérience. Les gens écrivent des livres précisément pour décrire ce que cela fait, d’une manière qui (du moins quand c’est réussi) n’est pas subjective ni privée, mais tout à fait publique, accessible, et peut-être belle. Une expérience est quelque chose que je fais, non quelque chose que je dois garder pour moi parce que personne ne peut la comprendre. Que ce soit moi et personne d’autre qui fasse cette expérience ne signifie pas que cette expérience soit limitée à moi, mais cette expérience, personne ne peut la faire à ma place. Comme personne ne peut avoir mal à ma dent. Cela n’a aucun sens. Les exemples de LuWi sont peut-être mal choisis parce qu’ils suggèrent que quelque chose ne va pas, ils partent d’un dysfonctionnement, en quelque sorte. Alors que l’expérience, elle, fonctionne. Même si c’est l’expérience de la douleur. Avoir mal à la dent n’est pas un problème d’expérience, c’est un problème de dentiste. D’autres exemples d’expériences eussent peut-être été moins fourvoyants. Par exemple, « Personne ne peut écouter de la musique à ma place. » Ou, « Je ne peux pas écouter son écoute. » Mais qu’est-ce que j’écoute ? De la musique, par exemple. Je ne peux pas écouter son écoute, mais je peux écouter ce qu’il écoute. Et encore, si on ne peut pas littéralement écouter une écoute, on peut la faire entendre. Mais c’est un autre sujet. Nous pouvons faire la même expérience (écouter Syrinx de Debussy), mais cela n’implique pas que nous ne fassions pas chacun une expérience, une expérience singulière. Qu’elle soit singulière ne signifie pas qu’elle soit unique, ne signifie pas qu’elle soit impossible à partager (au sens de faire entendre mon écoute et d’avoir la même qu’un autre). Mais une expérience se fait. Une expérience, c’est quelque chose que je fais. Au maximum de sens de faire.

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