14.6.26

Cet après-midi, je me suis endormi en écoutant Neroli de Brian Eno. Pourtant, Neroli n’est pas de la musique pour s’endormir. Cet album — en réalité, une longue plage sonore de près d’une heure — est le quatrième volume de la série Thinking Music. Je ne me souviens pas des autres volumes de la série. J’ai rêvé, souvent, d’une série de disques, un peu comme les disques de musique d’ambiance de Brian Eno, qui s’intitulerait Music to Fall Asleep to. Mais je ne crois pas que ce soit le genre de musique que je sache composer. Je ne sais pas composer de la musique, il m’arrive d’avoir des idées musicales, ce n’est pas la même chose. Ces disques — Music to Fall Asleep to — n’existent donc pas, et c’est bien dommage. Il y avait beau avoir du bruit au-delà de la musique, du bruit qui venait du boulevard, du bruit qui venait de chez les voisins, c’était comme si, ces bruits, la musique les absorbait complètement : elle ne les recouvrait pas, comme la musique diffusée suffisamment fort peut couvrir d’autres bruits, elle les prenait en elle. C’est la différence entre la musique au sens traditionnel du terme et la musique d’atmosphère (musique d’ameublement, comme disait Satie, ou ambient music, comme disait Brian Eno) : la musique d’atmosphère ne s’oppose pas, ne se superpose pas à l’environnement sonore du monde, elle intrège cet environnement et, par conséquent, s’intègre, elle aussi, dans l’environnement sonore du monde. Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens de l’expression « musique d’atmosphère », ce n’est pas de la muzak au sens péjoratif du terme, c’est une musique qui n’est plus conçue comme objet, comme œuvre au sens traditionnel du terme, mais comme ambiance. Le choix du mot « néroli » comme titre du quatrième volume de Thinking Music par Brian Eno n’est pas anodin : la musique est comme un parfum, elle met dans une certaine disposition, elle ne concentre pas l’attention, elle la permet. Eno disait de sa pièce : « I wanted to make a kind of music that existed on the cusp between melody and texture, and whose musical logic was elusive enough to reward attention, but not so strict as to demand it. » « Je voulais faire une sorte de musique qui soit à la jonction entre la mélodie et la texture et dont la logique musicale soit suffisamment élusive pour récompenser l’attention, mais pas assez stricte pour l’exiger. » S’endormir en écoutant Neroli, est-ce la récompense qu’offre la musique à qui l’écoute ? Ce n’est peut-être pas ce qu’Eno avait à l’esprit en employant ce mot, mais moi, j’ai trouvé que oui, j’ai trouvé que c’était la meilleure chose à faire avec la musique. J’ai lancé le morceau, je me suis allongé sur le lit, j’ai fermé les yeux. Et, quand je me suis réveillé, parce que Daphné venait de sonner à la porte, la musique avait cessé. Peut-être que, si Daphné n’avait pas sonné à la porte, je dormirais encore, et la musique continuerait. Comme disait Thoreau, que Cage aimait à citer, « la musique est perpétuelle, seule l’écoute est intermittente ». C’est dans le journal, à la date du 8 février 1857 : « Debauched and worn-out senses require the violent vibrations of an instrument to excite them, but sound and still youthful senses, not enervated by luxury, hear music in the wind and rain and running water. One would think from reading the critics that music was intermittent as a spring in the desert, dependent on some Paganini or Mozart, or heard only when the Pierians or Euterpeans drive through the villages; but music is perpetual, and only hearing is intermittent. I hear it in the softened air of these warm February days which have broken the back of the winter. »