Exiger. Il le faudra bien, de nous-mêmes, exiger autre chose que des produits de consommation courante. Autrement, nous sommes condamnés à être les laquais d’Elon Musk ou de n’importe lequel de ses clones du futur, des produits de consommation nous-mêmes. Ne nous consommons-nous pas déjà nous-mêmes ? Exiger, mais quoi ? Tous les mots sont usés d’avoir été employés, semble-t-il, dans des sens toujours plus dégradés, au point que, vers la fin, ils ne veulent plus rien dire, comme s’ils avaient été vidés d’eux-mêmes. Mais le problème, ce n’est pas les mots. Les mots n’ont pas de sens en eux-mêmes, ils n’ont de sens que dans le contexte de la langue où on les emploie, dans la culture où cette langue est en usage. On parle de civilisation, de culture, et l’on se dit : « Quels gros mots que ces mots-là », mais ce sont des manières de vivre avant tout, des manières de passer le temps qui nous est imparti sur cette terre. Pour l’instant, il n’y en a pas d’autre. Peut-être y en aura-t-il d’autres, un jour, qui sait ? Les prévisions de ce genre n’ont pas grand sens : tout est possible, rien n’est possible, cela dépend. Alors ? Alors quoi ? Je ne sais pas : exiger quoi ? On ne peut pas prononcer les mots, ils ne veulent plus rien dire, la culture dans laquelle ils avaient un sens a été usé — ce n’est plus l’usage qui fait le sens du langage, c’est l’usure —, et notre culture est désormais le fruit de cette usure. Il n’y aura pas de régénération, pas de nouvel x, comme s’il suffisait de proclamer la chose, quelle qu’elle soit, pour qu’elle soit. Sans doute n’y aura-t-il rien, que cette dégradation, de moins en moins processus, de plus en plus état. Et c’est vrai, je l’ai déjà dit, que j’ai le sentiment de parler une langue morte. Et il peut arriver que je m’interroge : Mais pourquoi n’en parles-tu pas une autre ? C’est vrai, il suffirait de changer. Mais toutes les langues ne sont-elles pas des langues mortes ? Nous parlons usure — tout usage est une usure —, nous parlons injure, gros mot, blessure. Qui n’a envie de se jeter contre un mur pour que cela s’arrête, — enfin ? Qui ne rêve d’une mort subite, qui ne prévient pas, mais vient, et puis s’en va ? Dans l’écart, infime, sans durée, entre venir et s’en aller, la mort, et l’oubli.

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