Ce n’est pas parce que nos capacités perceptives-cognitives sont limitées que nous ne voyons qu’un partie de la réalité, mais parce que, si nous voyions toute la réalité, nous deviendrions fous. D’où le fait que l’humanité a prêté des omnicapacités de ce genre à des êtres supérieurs comme le sont les dieux uniques, par exemple : qui d’autre qu’un être surnaturel serait susceptible de supporter une telle charge ? Nous ne supporterions tout simplement pas d’avoir accès à toute la réalité d’un coup, non parce que cela ferait trop d’informations d’un coup, une quantité impossible à traiter, mais parce que nous verrions que la réalité est profondément contradictoire et que, donc, elle n’a aucun sens. Tout ce qui est susceptible d’avoir du sens, c’est ce que nous faisons de la perception que nous avons de la réalité, laquelle — donc — doit être limitée. En quelque sorte : on ne peut donner qu’un sens à la fois. Je n’ai bien évidemment pas pensé à cela quand j’ai vu cet homme torse nu, allongé à même le trottoir, ce matin, sur le boulevard du Montparnasse. Je me rendais au jardin du Luxembourg pour essayer d’y trouver un peu de fraîcheur (laquelle j’ai trouvée), et je l’ai vu. Je me suis arrêté. Je l’ai photographié. Et puis, je suis reparti. Au moment d’écrire cette page de mon journal, j’ai eu envie de me plaindre de la chaleur. Je me suis souvenu que j’avais pris cet homme en photographie et j’ai pensé que ce serait indécent. Pourtant, il fait chaud, d’un genre de chaleur qui n’est pas franchement agréable, et qui va s’intensifier, encore et encore, jusqu’à l’insupportable, peut-être, les immeubles haussmanniens présentant des propriétés esthétiques certes désirables pour les touristes et les Parisiens, mais n’étant pas adaptés à la réalité caniculaire qui est désormais la nôtre. Mais je ne peux pas m’en plaindre. En tout cas, pas comme cela, non, pas sans mauvaise conscience. Pourtant, que j’aie mauvaise conscience ou non, que je me plaigne ou non de la chaleur, la vie de ce pauvre type qui dort torse nu à même le trottoir ne s’en trouve pas modifiée. Mais ce n’est vraiment la question. La question, c’est qu’il faut que quelque chose change. Et, comme je l’ai écrit un peu plus tard au Jardin du Luxembourg, dans mon cahier au bison rouge, à supposer qu’il puisse l’être, ce qui sauvera le monde, c’est la décence privée. On a fini par présenter l’individualisme comme libéral au sens négatif du terme, quelque chose d’égoïstique (plutôt qu’égoïste), défendant par là l’idée que la solution des problèmes politiques, sociaux, etc., devait nécessairement être collective (certains, aujourd’hui, défendent encore des formes de communisme ou de collectivisme), mais c’est peut-être tout simplement faux, et ce dont nous avons besoin, c’est de quelque chose de bien plus personnel, de bien plus incarné, pour ainsi dire, incorporé, privé. Le collectivisme nous dilue : si nous échouons, c’est parce que nous ne serions pas suffisamment ensemble. Je pense que nous ne sommes pas suffisamment seuls, pas suffisamment seuls avec nous-mêmes, nous ne nous sentons pas suffisamment mal : on nous apprend à nous aimer, à aller bien, mais avons-nous de bonnes raisons d’aller bien ? Et sommes-nous aimables ?

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