18.6.26

Aucune énergie, ce soir. Qu’une seule envie : dormir. Ou même pas, aucune envie, non plus, simplement m’abandonner à la léthargie, qui est une manière de singer la mort. Nuits tropicales, entends-je, et je trouve l’expression bien trop romantique, exotique, pour la réalité banale et inconfortable qu’elle décrit : on aura sommeil, mais on ne pourra pas dormir tant il fera chaud. Est-ce à dire que je n’ai pas envie de vivre les jours qui viennent ? Pas ici, en tout cas, non. Or, comme c’est ici que je serai, la réponse semble aller de soi, mais c’est peut-être un peu plus compliqué que cela : si l’on est obligé de vivre la réalité, on n’est pas obligé de l’aimer, et dans ce hiatus, cet écart qui s’ouvre entre quelque chose et le sentiment que ce quelque chose suscite, il y a des enjeux plus grands qu’on ne le pressent d’ordinaire. Et puis, il faut survivre. Je veux dire : les mêmes écrivains peuvent écrire les mêmes tribunes sur tous les sujets possibles et imaginables (la politique intérieure, la politique extérieure, les inégalités sociales, le racisme, les éditions Grasset, l’intelligence artificielle, le réchauffement climatique, Donald Trump ou Dieu sait qui et quoi), j’ai le sentiment que cela n’effleure même pas mon expérience. Que je trouve bien pauvre en ce moment (je ne parviens pas à me concentrer pour lire, par exemple, j’ai commencé Segalen, la semaine dernière, mais je n’ai pas avancé, je n’ai pas la disponibilité pour) mais qui, en réalité, dès que je me mets à écrire, se révèle ne l’être pas le moins du monde. Bien au contraire, il me semble que je pourrais ne plus m’arrêter, qu’il suffit de mettre en marche pour continuer à l’infini. En théorie. Mais ce n’est pas exact. Même si ce n’était évidemment qu’une façon de parler. Je ne me reconnais nulle part. Personne ne me représente. Et c’est un sentiment ambigu, effrayant et grisant à la fois. J’ai souvent rêvé à plus de confort, plus de conformisme (les tribunes d’écrivains sont ce qu’il y a de plus conformistes en ce bas monde et ne servent probablement qu’à se reconnaître entre soi : on passe du meeting en soutien au candidat à la colonne du journal pour dénoncer tout et n’importe quoi avec d’autant plus de facilité qu’on se dispense de toute réelle pensée, tant elle est tautologique). Daphné, qui aime, dit-elle, les romans d’aventure avec de grands sentiments, s’est prise de passion pour Angelo, le héros de Jean Giono. Et sa joie est réelle quand elle nous raconte, pour l’avoir lu dans une scène du roman du même nom que je lui ai offert cet après-midi, qu’Angelo mesure 1 mètre 80, qu’il a les cheveux bruns, des lèvres minces, et qu’il est le fils naturel d’une marquise. Je lui demande de ne pas trop abîmer le livre (Daphné a la fâcheuse tendance de vivre avec ses livres) parce que je voudrais le lire quand elle l’aura fini, ce qui ne saurait tarder.