Réfugiés climatiques. — Si j’avais écouté Rodhlann, ma philosophie de la canicule nous eût conduit à Vanves, vous et moi, du côté de la Porte de Versailles, à proximité du Parc des Expositions. Si loin si proche de Paris intra muros. Ce midi, après notre matinée au jardin avec Daphné, à l’heure du déjeuner, j’ai cru que j’allais défaillir. La veille au soir, déjà, j’avais perdu la tête : il faisait si chaud que j’avais l’impression d’être prisonnier d’un magma écologique incompréhensible, perdu entre le vacarme, le dôme de chaleur qui s’était effondré sur nous depuis longtemps, et la folie pure et simple. Je m’imaginais que la peinture des tableaux de mes parents fondaient sous l’effet de la chaleur. Et que la Léda et son cygne de José Mange se transformait en flaque de douleurs colorisées. Je ne sais pas combien de fois je me suis répété à moi-même : « Je suis chez les fous. Je suis chez les fous. Je suis chez les fous… », avant de trouver enfin le sommeil. Un sommeil aussi épuisant que la veille, mais comment pourrait-il en être autrement quand on vit dans un habitat obsolète, lequel se transforme en four crématoire ? Les cendres du Second Empire : voilà Paris. Et ce n’est pas seulement une métaphore, non : à un moment, durant mon délire, j’ai regardé l’urne dans laquelle sont les cendres de ma mère, et je me suis senti à son image, en devenir. Pourtant, je n’ai pas envie d’être incinéré. Je veux être enterré. Mais il m’a semblé que, si je restais là assez longtemps, c’est ainsi, comme elle, exactement, que je finirais. J’exagère, évidemment. J’exagère, toujours. Mais je ne suis pas loin de la vérité parce que j’exagère, bien au contraire. Ce matin, au jardin, j’ai continué ma lecture de Qu’est-ce que le pragmatisme ? de Cometti, question qui, en vérité, n’est pas du tout pragmatiste, et de cela, Jean-Pierre devait en avoir conscience. Les pages qu’il consacre aux « conséquences du pragmatisme » me semblent les plus fortes : on sent qu’il est totalement habité par son sujet que ce qu’il écrit, il le ressent au plus profond de lui. Pourtant, je m’en souviens, en cours, Cometti avait toujours un air détaché, du genre de qui ne veut pas trop affirmer ce qu’il avance, demeure fragile, faillible, et cela, je l’ai compris ensuite, c’est réellement pragmatiste. Je pense : le pragmatisme est une philosophie américaine qui, quand on voit ce qu’est devenue l’Amérique, ne l’est plus du tout. J’ai tant aimé l’Amérique. Ce que j’en connais, du moins, la côte est, de Boston à Austin en passant par New York, Nashville, Memphis, Atlanta, New Orleans, Houston. Un jour, avec R., c’était un 4 juillet, à la descente du Greyhound Bus dans lequel nous effectuions notre périple, nous nous étions retrouvés à Richmond alors que nous voulions aller à Washington. Je m’étais adressé à un vieil homme noir pour lui demander notre chemin et je m’étais heurté à une incompréhension d’une telle immensité que je m’en souviens encore aujourd’hui. Dans la grande banlieue d’Atlanta, je m’en souviens aussi, nous avions décidé de travailler pour payer les nuits que nous passions à l’auberge de jeunesse. J’avais mal aux mains. (Nous coupions des branches d’arbres.) Je l’avais dit à notre hôte qui m’avait répondu, un brin sarcastique, lui montrant l’ampleur des dégâts que moi seul, je crois, j’étais en mesure de constater : « Oh, you’re an artist… », ce que à quoi, sans la moindre hésitation, j’avais répondu un « Yes » fier et joyeux. Dans ma langue maternelle, je n’eusse pas osé être si affirmatif. Mais, en anglais, je ne sais, c’est venu tout seul. (Comme si quelque chose était possible pour moi là-bas, qui ne l’étais pas ici. Ce malgré quoi, c’est ici, comme pour Venise, plus tard, où Jean-Pierre Cometti m’avait proposé de poursuivre mes études, que je suis (resté).) À l’époque, pour moi, l’art, ce devait être la musique. Mais la musique ou écrire, qu’est-ce que cela change ? Rien, je crois. Pourquoi est-ce que je me souviens de tout cela ? Est-ce l’effet de la climatisation de la chambre d’hôtel dans laquelle nous passons la nuit ? Mais je me souviens qu’à New Orleans, dans la maison où nous avions passé les nuits, il n’y avait pas de climatisation. Mais il y avait des cafards. Et j’avais dormi enroulé dans le drap de mon lit comme une momie. Alors, si ce n’est pas cela, qu’est-ce ? C’est l’Amérique.

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