La bibliothèque aquatique. — C’est ainsi que j’appelle l’usage que je fais de la baignoire dont nous avons la jouissance dans la salle de bains, certains après-midi, quand l’emploi du temps le permet, pour échapper à la brûlure du temps qu’il fait, et lire un peu, très lentement, presque comme un illettré, des livres. Cet après-midi, j’ai commencé Land Art travelling de Tiberghien, que j’ai acheté il y a deux jours, le matin. En passant devant Tschann, pour aller au jardin du Luxembourg avec Daphné, je l’ai vu en vitrine. Je croyais l’ouvrage épuisé. Et peut-être l’est-il. En tout cas, il ne fallait pas que je passe à côté de l’occasion. J’ai donc fait demi-tour, passé la tête dans la librairie encore noire pour demander si c’était ouvert, on m’a répondu que oui, j’ai dit que je voulais le livre de Tiberghien qui était en vitrine et, comme on ne comprenait pas de quoi je parlais, j’ai accompagné la libraire dehors pour le lui montrer. J’eusse pu aussi scanner le code barre de l’ouvrage et m’occuper moi-même de mon propre encaissement, cela fait partie des choses que je sais faire, que j’ai apprises chez Grasset, mais non, de cela, la dame s’est occupé. Après avoir payé, en sortant, j’ai dit à la libraire : « Bon courage, avec la chaleur… », histoire de dire quelque chose, par politesse, afin de ne pas réduire cette relation à une simple transaction commerciale, ce que n’est pas, nous dit-on, l’achat d’un livre en librairie, et la vieille dame m’a répondu d’une façon qui revenait à se plaindre de ma remarque, parce que, ai-je compris, il y a des gens qui sont bien plus malheureux que nous. Je me suis dit que, s’il était à ce point insupportable que vivent des gens bien plus malheureux que nous, alors il n’y avait qu’à se pendre à la devanture de la librairie pour qu’il n’y ait plus au monde de gens plus malheureux que nous, mais je ne l’ai pas prononcé à haute et intelligible voix, étant donné le peu de succès de ma remarque précédente, je me suis dit qu’il valait mieux ne pas, et ce n’est qu’hier au soir, que je l’ai prononcé à haute et intelligible voix, pour Nelly, afin de lui faire part de mon effarement et de la réponse peut-être un peu trop radicale, mais toutefois diablement efficace, que j’entendais apporter au malheur du monde. Le livre de Tiberghien a ce ton qui tient à la fois de la réflexion et du récit que ses lecteurs connaissent bien et Land Art travelling est un journal de voyage illustré de photographies de l’auteur et d’autres documents. J’aime particulièrement les livres de Gilles Tiberghien pour ce ton et pour la manière qui est la sienne de faire de la philosophie in situ. Cela tient certes à son intérêt pour le land art, mais aussi, je crois, au sens pratique de celui pour qui, contrairement à la plus grande part de la philosophie, le corps n’est pas quelque chose de dégoûtant. Les philosophes comme Tiberghien n’ont pas un corps, ils ne sont pas un moi qui se trouve dans une relation de possession à un corps. Il est significatif, ainsi, que le livre s’ouvre sur ces mots : « L’art est toujours une expérience ». Ce qui ne fait pas de Tiberghien un pragmatiste (du point de vue de la tradition philosophique américaine, il est bien plus proche du transcendantalisme de Thoreau), mais le situe quand même dans une perspective, sous certains aspects, qui n’en est pas très éloignée (L’art comme expérience est le titre du grand livre que Dewey a consacré à l’esthétique). Ce livre, il m’est apparu, en outre, que je le lisais dans la perspective d’une idée de livre que j’ai eue, livre qui prendrait la forme de cahiers tenus, non sur les routes lointaines de l’Amérique, mais sur celles non moins fascinantes du nord du Finistère. Ce livre, j’ai eu l’idée qu’il allait commencer comme ceci : « Ceci est moins un livre qu’une expérience. »

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.