30.6.26

Tout le monde a des solutions. Et elles sont pires que les problèmes. Non qu’elles soient toutes, prises une à une ou ensemble, mauvaises, ou qu’on devrait en trouver des meilleures, mais parce qu’elles nous condamnent à refuser de voir le monde. Je dis : voir le monde, et ce n’est qu’une façon de parler. Je pourrais dire : voir la réalité en face, ou employer une autre formule synonyme. La question n’est pas d’avoir des solutions aux problèmes, ni même d’avoir une méthode pour résoudre les problèmes ; les solutions ne sont que des diversions. Qui masquent le fait que nous ne sommes pas capables d’accepter notre dénuement. Ou, dit autrement, que nous ne sommes pas assez forts pour endurer notre faiblesse. Nous sommes exposés, semble-t-il, à des risques, mais nous l’avons toujours été, et nous le serons toujours. Or, les solutions nous font accroire que nous allons être protégés, enfin. Et la croyance aux solutions met en circulation une version de l’histoire dans laquelle, un jour, nous serons à l’abri, définitivement à l’abri. L’histoire, dans cette version, est conçue comme processus plus ou moins long qui doit nous conduire au bonheur, lequel bonheur est un état, un arrêt, une fin, un terme (dis-le comme tu le préfères). Et, toujours dans cette version, l’histoire est insupportable tant qu’elle n’est pas parvenue à ce terme, à cette fin, et la vie intolérable tant qu’elle n’a pas accompli cet état de perfection définitive et immuable. Or, c’est une illusion : un tel moment d’arrêt, d’accomplissement, de définition ne viendra jamais. Et, ainsi, en croyant au bonheur, nous condamnons-nous au malheur. En croyant à cette forme de bonheur arrêté, fini, nous nous condamnons à ne l’atteindre jamais, parce que la vie ne s’arrête jamais — la vie qui s’arrête, c’est la mort —, et nous condamnons donc au malheur du non-fini vécu comme manque, lacune par rapport au définitif. D’où, probablement, le désir de mort qui s’exprime dans les sociétés sécularisées comme les sociétés occidentales, ces sociétés où il n’y a plus de fondement transcendant, plus d’au-delà qui justifie notre existence du dehors et vers lequel la vie tend comme à son accomplissement, sa perfection. Comme rien n’y apporte plus une justification ultime de la vie, autant organiser dès à présent la mort dans une sorte de contrat de prévoyance que l’on passe avec la société dans son ensemble. Le contrat social, alors, prend une dimension biologique. Ou plutôt, dans ce nouveau contrat de mort, le social mène à son terme le processus d’absorption du vivant : la planification sociale de la mort est la solution finale au problème de l’existence, l’aboutissement du désintérêt total que suscite la vie. « À quelles conditions la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? » Dans un monde où il n’y a plus de transcendance, cette question semble devenue absurde, comme si l’on ne comprenait même plus les mots qui la composent. Tout ce qui importe, ce sont les termes du contrat qui doivent me prévenir de tous les risques possibles et imaginables, ainsi que des autres. Je veux être certain que je ne vais pas aller mal, que je ne vais pas souffrir et, pour m’en assurer, je consens à tout, même à la mort. Assurance ultime, dernière, telle est la mort.