Aide à mourir. — Deux erreurs : croire que la fin se manifeste de manière immédiate et croire que la fin est un drame. Dans le Déclin de l’Occident, Spengler dit quelque chose comme cela : que l’Occident soit fini ne signifie pas que sa civilisation ne va pas perdurer pendant des siècles encore, même si, historiquement, il est parvenu à son terme, il est épuisé, sans vie. De même, la fin n’est pas forcément un mal : que l’Occident soit fini n’implique pas que tout soit fini, simplement que cette forme-là de culture ou de civilisation a atteint sa limite. La France, je me souviens que je l’avais écrit dans l’un de mes carnets il y a bien longtemps, la France est un concept obsolète. Je dis à peu près la même chose quand je dis que je parle une langue morte. Cela ne signifie pas qu’on ne puisse plus parler cette langue (la preuve, on la parle encore, et de nombreux livres sont publiés dans cette langue, principalement de mauvais livres, mais peut-il en être autrement ?), cela signifie que, en tant que culture, cette langue est achevée, elle n’a plus rien à apporter. Des individus singuliers peuvent continuer à dire des choses qui ont du sens dans cette langue, voire inventer des choses nouvelles, mais comme forme de la vie des humains qui la parlent, elle est finie. Et, bientôt, plus personne la parlera. Ou alors par snobisme. Je ne dis pas cela par excès, volonté de choquer. C’est quelque chose que je perçois clairement, dont j’ai une conscience aiguë, et qui nourrit la manière dont j’écris. Mais encore faut-il en tirer les conséquences, et cesser de voir la France comme un phare qui éclaire le monde. Nous devons prendre acte de la fin de la France et, plus largement, de la fin de l’Occident, et tâcher d’inventer quelque chose de neuf, qui procède d’une autre intégration, d’un rapport différent au temps et à l’espace que nous habitons. Tant que nous nous accrocherons à ce concept obsolète (et que d’aucuns tâchent de le sauver en lui accolant l’adjectif de la nouveauté comme dans « la nouvelle France » ne témoigne de rien si ce n’est d’une forme d’impuissance mentale à concevoir les phénomènes), nous nous condamnerons à l’échec. Échec qui touche toutes les dimensions de l’existence, des plus intimes aux plus collectives. Le droit à la mort que les sociétés occidentales tardives (après le crépuscule) revendiquent, qu’exprime-t-il sinon cette conscience de l’échec ? Conscience inconsciente, pour ainsi dire, ou forme de connaissance inconsciente, qu’on ne parvient pas à formuler clairement, et qui trouve à s’exprimer par des moyens détournés, plus ou moins métaphoriques. Car, en vérité, la revendication du droit à mourir comme forme de liberté ultime n’est pas une métaphore très élaborée de la fin de la civilisation où celle-ci trouve à se manifester. C’est même une métaphore franchement grossière. Mais c’est le prix de la décadence quand elle n’est pas nommée. Et décadence, ce n’est pas à dire dans l’absolu : ce n’est pas la culture en tant que culture qui est décadente, ce n’est pas la possibilité d’une culture qui est condamnée par là, c’est cette forme-ci de culture, celle qui fut la nôtre, mais ne l’est plus parce qu’elle n’est plus, et à laquelle nous nous agrippons désespérément. On peut aider un moribond à mourir, mais cela n’a pas grand sens, cela ne fait qu’accélérer un processus qui est inéluctable. Pour les civilisations, il en va quelque peu autrement : les maintenir artificiellement en vie a des conséquences sur les individus qui, eux, ne sont pas nécessairement condamnés par cette fin. Je peux continuer de dire ce que j’ai à dire quand même l’idiome dans lequel je le dis est condamné à disparaître. Plus, le fait d’avoir conscience de cette condamnation prépare le terrain pour autre chose, qui est encore à venir. Qui tarde à venir, mais finira par venir. Quand ? je crois que ce n’est pas une question intéressante, la bonne question est comment ? Même si c’est fini, tel est notre paradoxe, ce n’est pas trop tard. Et, pour une fois, ce paradoxe est plein d’espoir. Aussi, le dis-je sans ironie : nous avons une chance immense de vivre aujourd’hui, — nous qui vivons pour demain.

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