N’est-il pas bon de savoir que l’on peut, en France, être condamné à une peine de prison ferme, ne pas aller en prison et être candidat à l’élection présidentielle ? Cela ne donne-t-il pas une idée assez juste de ce que l’on y entend par démocratie ? Il fait sombre au pays des Lumières, dirait sans doute qui croit encore en quelque chose de plus grand que soi, ou en quelque chose tout simplement. Mais peut-être faut-il voir les choses tout autrement. Et peut-être un phénomène de ce genre nous éclaire-t-il sur l’un des axiomes fondamentaux de notre temps : tout est politique. En effet, et à commencer par n’importe quoi. Au nom d’exigences probablement défendables, on a tant étendu le concept de politique que ce dernier s’en est trouvé vidé de son sens, la démocratie n’étant plus qu’une procédure de désignation du pouvoir par lui-même parmi d’autres, comme la guerre ou l’assassinat. Car, la déclaration de principe selon laquelle tout est politique se voulait avant tout démocratique, personne ne devant être laissé sur le bord de la route. Depuis, le chemin a été recouvert de bitume, il surchauffe en été, et les oiseaux tombent du ciel accablés de chaleur. Et moi, je suis un oiseau. Fondamentalement, les démêlés avec la justice de telle ou telle figure politique ne changeront pas grand-chose pour moi, qui avais prévu de m’abstenir aux prochaines élections présidentielles, mais je me dis qu’on pourrait faire preuve d’un peu d’élégance et, à défaut de sauver le fond, qui est perdu, définitivement perdu, sauver la forme, mais non, il faut que tout coule par le même fond. Est-ce à dire que j’ai raison de ne pas vouloir voter ? Je ne crois pas, non. Parce qu’un tel lien de causalité voudrait dire que je crois en quelque chose de plus grand que moi et que j’incite d’une manière ou d’une autre les gens à suivre mon exemple. Or, je ne veux surtout pas avoir d’influence. Je veux me tenir aussi loin que possible du pouvoir. Je crois qu’il est là, le plus grand malheur de l’humanité : être incapable de concevoir et de mettre en œuvre des relations sociales sans pouvoir, que toute la société soit organisée pour et d’après le pouvoir, c’est-à-dire l’ascendant de l’un sur l’autre. Et c’est tellement fort, tellement profond que l’on ne peut s’empêcher de songer que tout est faux, que même la beauté, ou le sentiment de bien-être cache quelque chose de mauvais, de malsain. Aussi, songeant à quel point je me suis senti bien dans le jardin de l’abbaye, cet après-midi, où j’écoutais les oiseaux chanter, où je regardais les figues mûrir sur l’arbre, je n’ai pu m’empêcher de penser, en écrivant cette page, qu’il devait y avoir quelque chose de mal derrière cela. Comment pourrait-il en être autrement ? Tout est politique ne s’accompagne-t-il pas du soupçon généralisé ? Mais comment vivre ainsi ? Comment vivre aussi mal ? On ne le peut pas. En tout cas, je ne le peux pas.

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