15.7.26

Quand les bestioles auront fini de me dévorer, je serai rendu à la terre. Alors, je ne ferai plus qu’un avec l’un, je ne serai plus rien dans le tout. Je rejoindrai l’origine. Ou, s’il n’y en pas, trouverai enfin le néant. Peut-être qu’elle est là, notre vérité, peut-être qu’elle ne l’est pas, qui sait ? Qui sait si seulement cela ferait la moindre différence, qu’elle soit là ou ailleurs ? Mais où ? On ne sait. On n’en sait rien. En attendant, à la surface de ma peau, croûte terrestre miniature, je constate les rougeurs, gratte les boutons, inspecte les insectes, guette les bêtes. Tel est le sort du citadin de sortie à la campagne. Et dire que nous y passons tout l’été. Quelle drôle d’idée. Pourtant, c’est la mienne, me semble-t-il. Un peu racoleuse, tant je sais que Nelly aime la région, mais qui misait tout sur l’option anti-caniculaire. Or, il fait chaud. Or, les insectes sont carnivores. Or, j’ai la peau sensible. Or, que dire encore ? Il y a l’océan, c’est vrai, mais qu’elles sont loin, les anciennes villes d’Italie. Et qu’ils sont loin, les antiques temples de l’immense Grèce. Il paraît qu’un cinéaste hollywoodien a adapté l’Odyssée au cinéma. Comme si rien ne devait rester étranger à la doxa mondialisée. Rien de nouveau, en vérité : la Méditerranée a été annexée il y a bien longtemps. Elle, qui fut jadis le centre du monde, n’en est plus désormais qu’une périphérie offerte au kitsch globalisé. Ulysse est un guerrier, un toy boy périmé et consentant, mais qui se lasse de tout, comme n’importe qui, un naufragé, un fada, un vagabond, un paria, un mari humilié, un père qui entraîne son fils dans une sanglante et insensée vengeance, un roi apaisé, un héros positif. Mais nous, il nous faut tout voir par le petit bout de la lorgnette, et πολύτροπος devient  complicated, tout bêtement. Parce que tout est simple à qui sait déjà comment regarder le monde avant de l’avoir vu. Ulysse, lui, s’attache au mat de son navire et, bouchant les oreilles de ses compagnons, s’ouvre à l’inouï. Et puis, il ne faut pas l’oublier, Ulysse, c’est dégun, c’est l’antistar, c’est la ruse qui déjoue la force, l’ironie qui se moque du sort, la tchatche au mépris du danger, qui provoque les dieux, et s’en tire, non parce qu’il a du mérite, mais parce qu’il est aimé de la plus sage, de la plus hautaine, de la plus accessible des déesses, la fille du dieu des dieux, Athéna. Les aventures d’Ulysse ne sont pas les épreuves d’un chemin de croix : ce qui fascine, quand on lit l’Odyssée, c’est qu’Ulysse n’est pas changé. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas de moi, parce qu’il n’a pas de volonté — l’astuce, la ruse n’est pas la volonté — parce qu’il n’est pas séparé de l’univers, il est un événement parmi les événements qui ont lieu dans un monde ordonné — le κόσμος — soumis à des forces qui échappent aux humains. Aussi, n’est-ce pas sous son apparence “réelle” qu’Ulysse apparaît à Nausicaa. C’est sous l’apparence améliorée par Athéna. Et de là, il raconte son histoire. Et de là, il rentre chez lui. Mais ce retour a un prix. Les Phéaciens seront détruits par le courroux de Poséidon. Il n’y a pas de justice dans ce κόσμος, pas de morale utilitariste : les marins pacifiques et commerçants peuvent tout à fait périr pour permettre au héros de rentrer chez lui.