19.7.26

Nullité absolue de la richesse. C’est le sentiment qui se dégage de la lecture de l’enquête sur Bernard Arnault parue dans le Monde, et que j’ai lue, cet après-midi. Bien qu’involontaire, c’est le meilleur argument contre le désir de richesse, l’espèce d’hubris qui pousse à accumuler toujours plus, posséder toujours plus, avoir. Avoir ne sert à rien, conclut-on, puisqu’il suffit de payer pour avoir. Et être n’existe pas, n’est qu’une illusion, un verbe qui n’a pas de sens dans toutes les langues et dont une vision partielle du monde aura enflé la grammaire en ontologie, hypertrophié le patois local en science de l’univers. « Enquête », soit dit en passant, le mot est quelque peu excessif : il n’y a pas de réel point de vue, pas de ligne directrice, pas de perspective, d’argument fort — pas forcément pour ou contre mais afin de dire quelque chose —, ce n’est qu’une collection de faits ou de propos rapportés, de témoignages et de rumeurs. La vérité est que ce n’est pas très intéressant et que, à la lecture, on s’ennuie bien vite, se demandant pourquoi l’on s’inflige la biographie éclair d’un homme qui ne jouant pas très bien du piano s’est payée une femme pianiste (avec qui il ne joue plus parce qu’il ne supporte pas qu’elle soit meilleure que lui), ne jouant pas très bien au tennis se paie l’amitié de Roger Federer (avec qui il joue toujours en double pour ne pas prendre le risque de perdre), n’étant pas un penseur s’est payé son siège à l’Académie des sciences morales et politiques. Tout s’achète, c’est vrai, mais c’est justement cette vérité qui dévalue la valeur : si tout s’échange contre de l’argent, alors rien n’a de valeur, l’inflation n’augmente pas le prix des choses mais rabaisse ces dernières à la fongibilité universelle. Il n’y a plus d’usage, les choses sont simplement usées à force de passer de mains en mains. Car, on a beau augmenter le nombre (il y a toujours plus de zéros avant la virgule), les riches étant de plus en plus riches, dans le fond, cela ne change pas grand-chose : l’échange des choses change les choses sans les changer. L’échange change les choses : il les réduit à la fongibilité — tout peut être remplacé par un équivalent en monnaie —, mais elle ne change pas les choses — les choses demeurent hors de portée de l’échange, la possession est illusoire, on a des choses, certes, mais sans savoir en faire usage, elles ne valent rien. On peut avoir beaucoup de pianos (ou un grand yacht, immense, sur lequel il y a même, paraît-il, un terrain de golf, mais qui ne s’éloigne jamais des côtes et quand, il part en vacances à Saint-Tropez, dit-on encore, le milliardaire retrouve les mêmes personnes qu’il fréquente déjà à Paris), comme Bernard Arnault, mais on n’en est pas pianiste pour autant ; on pianote. In fine, cette enquête rend triste, et j’ai eu de la peine pour ce vieux monsieur que la mort apeure, parce que sa vie est vide, parce que sa vie est creuse, et qu’elle ne fait pas envie. Pas à moi, en tout, cela, non.