Ma nécessité est quasi nulle, mais — au sein de cette contingence — la nécessité de ce que je fais est quasi totale. C’est-à-dire : mon existence n’a pas plus de nécessité ontologique que celle d’une bactérie, je pourrais continuer de vivre quand même je n’écrirais pas, et cette distinction explicite le sens des mots « nécessité », « contingence », « nul », « total » que je viens d’employer, mais elle n’explique pas les valeurs que j’affecte à chacun de ces termes, ni à chacune des dimensions de mon existence. Je peux survivre sans écrire — la plupart de mes semblables survivent de la sorte, sans parler de qui écrivent mais feraient mieux de ne pas, tout le monde s’en porterait mieux — mais, sans écrire, ma vie n’aurait aucun sens en ce sens que j’ai trouvé le sens de ma vie dans l’écriture, peut-être moins en tant qu’écriture (ma vie a un sens parce que j’écris, mais ce n’est pas l’écriture en tant qu’écriture qui lui confère ce sens) qu’en tant que pratique, exercice, discipline, effort, perfection qua processus, art. Je veux dire : ce pourrait être autre chose tout à fait (la poterie, le crochet, la peinture, etc.), il se trouve simplement que c’est cela. Est-ce aussi simple ? Évidemment, non. Et non seulement au sens où j’affecte, moi, d’une valeur singulièrement positive, l’écriture, mais aussi au regard du cosmos comme je le conçois, le comprends, m’y situe, m’y rapporte, tâche de l’habiter de mon mieux. Écrire n’est pas n’importe quelle pratique : pour moi, écrire fait appel aux ressources de la philosophie et aux ressources de la littérature, et les deux ensembles de ressources ne s’opposent pas, mais se conjuguent, et cela — la mise ensemble — forme une forme, forme un sens, ne justifie pas, mais rend intéressant. Je crois ainsi — et c’est peut-être la première fois que je le formule de la sorte, avec autant de netteté —, je crois ainsi qu’il vaut mieux rendre passionnant que justifier. Dans l’histoire de la philosophie, la recherche des explications dernières et des justifications ultimes a joué un rôle quasi définitoire de la discipline : dès Socrate, on a cherché le τί ἐστι de la chose qui la distinguait et l’isolait de tout autre, le ce qui faisait que cette chose était cette chose et pas celle-ci, et pour ce faire — pour se prémunir contre l’erreur — il aura fallu faire appel à des ressources qui outrepassent nos capacités limitées dans l’instant et le lieu présents — un fondement, une fondation —, d’où les voyages astronomiques que, d’emblée, l’âme aura faits dans le Phèdre, notamment, où cette dernière n’hésite pas à monter sur le dos du ciel pour voir la réalité d’un point de vue auquel, dans l’exercice normal de nos facultés, nous n’avons pas accès, point de vue auquel, soit dit en passant, seul le philosophe peut accéder. Quand je dis qu’il vaut mieux rendre passionnant que justifier, je ne veux pas dire que les explications sont inutiles, mais que, dans la mesure où, si nous sommes en quête d’absolu, elles nous laisseront toujours sur notre fin — l’histoire des sciences nous montre en effet que les explications ne sont jamais définitives, toute théorie est destinée à être dépassée et remplacée par une autre —, les poursuivre obstinément revient à entretenir l’illusion de la vérité. La vérité existe assurément, au pluriel, et les vérités sont triviales. Rendre passionnant, c’est autre chose : c’est trouver quelque chose qui puisse tenir dans la durée d’une vie, qui puisse alimenter, rendre excitant le fait de vivre cette vie, cette vie contingente, éphémère, insatisfaisante, passagère. C’est une autre approche de la réalité et du cosmos, laquelle ne décrédibilise aucun programme de recherche, aucune science, ni même aucune foi, mais les resitue toutes dans l’horizon plus vaste, plus compréhensif de l’absence de nécessité absolue. Et cela n’a rien d’insatisfaisant : une fois que l’on a compris qu’il n’y avait rien à attendre de mieux — rien de plus vrai que vrai, un peu comme les lessives qui, naguère, étaient censées laver plus blanc que blanc —, on n’a pas à adopter de posture défaitiste, on peut se contenter de vivre sa vie en sachant qu’elle n’est que cette vie, et que ce n’est pas triste, non, c’est tout ce qu’il y a : tout ce qui existe dans l’univers est soumis à cette loi de la contingence. Laquelle, c’est le seul regret que l’on peut décemment formuler, mériterait un autre nom, que celui-là qui semble toujours un peu décevant. Mais encore faut-il pour se déprendre de ses illusions et n’en être pas déçu faire quelque chose ; — ce que j’appelle écrire.

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