Pourquoi est-il plus facile de parler que de se taire ? Pourquoi est-il plus facile de faire quelque chose que de ne rien faire ? Questions qui évoquent le fragment de Pascal sur le malheur des hommes. Lequel, si profond soit-il, appelle un “oui, mais” parce qu’il n’est pas une question, mais une réponse, et pas n’importe quelle réponse, non, mais la réponse de qui a eu une révélation et entend le faire savoir. Quand moi, si, demain, je devais me réveiller en m’exclamant : « Ça y est, j’ai trouvé la réponse ! — Mais quelle réponse, Jérôme ? — Mais la réponse à toutes les questions, pardi ! », je pense que je serais bien plus malheureux qu’aujourd’hui. Mes questions sont celles de qui n’a pas de réponse, n’a rien que des questions, questions avec lesquelles il essaie d’élaborer quelque chose, sans savoir très bien quoi, ni comment, sans méthode ni fondement ultime, comme il peut, mais avec sincérité. Et note que je ne dis pas que Pascal n’était pas sincère, je pense que Pascal était beaucoup plus sincère que moi si, par « sincère », l’on entend « convaincu d’avoir raison ». Or, c’est cela qui ne va pas. Je ne dis pas que je n’ai pas de convictions, je dis que mes convictions importent moins que mes inconvictions, c’est-à-dire moins mon manque de convictions, que mon absence de foi dans l’idée que ce que je crois puisse être définitif, ou puisse recevoir une justification ultime. Et, pour autant, cela n’implique pas l’idée qu’il faille faire un saut (le saut de la foi, par exemple) ou qu’il faille attendre ou espérer une quelconque révélation de quelque ordre que ce soit au sujet de quoi que ce soit. L’idée qu’il n’y a pas de justification, si elle n’est pas elle-même ultime, ce serait une contradiction, ne nous met pas dans la position de qui doit attendre que cette justification arrive enfin ni de provoquer, par d’autres moyens, la violence, par exemple, un autre type de justification. Mais peut-être est-il plus facile de se taire quand on croit qu’il n’y a pas de dernier mot. Peut-être que l’incapacité en laquelle nous sommes de ne pas ne pas agir, de ne pas ne pas parler vient de cela que l’on nous a appris, et ce, durant des millénaires, ce qui n’est tout de même pas rien, qu’il devait y avoir une parole finale, un terme à l’histoire, un moment de justice dernière, un instant qui rachète, exauce, explique, dévoile, absolve, et que sais-je encore, la panoplie n’est-elle pas interminable ? Dès lors, quand nous nous trouvons dans une situation telle que nous ne savons plus comment justifier de façon ultime nos croyances, nous sommes emportés par nous-mêmes, par l’illusion que cette croyance à propos des croyances entraîne, à la violence, laquelle est toujours une suite de l’incapacité de s’arrêter, de l’incapacité de se taire, l’exigence de dire quelque chose, la nécessité de faire quelque chose. Parce que, à qui l’on a appris à croire qu’il devait y avoir un au-delà de quoi il n’y a rien au-delà, il semblera toujours que le repos est impossible tant que l’on ne sera pas parvenu à cette fin dernière, cet arrêt absolu. Un peu comme s’il ne pouvait y avoir d’arrêt qu’absolu, comme si la notion même de position immobile ou de silence — lesquels ne sont jamais que temporaires, rassurons-nous — étaient inconcevables tant qu’ils ne se référaient pas à un x au-delà de quoi il n’y a rien, au-delà duquel il n’y a plus rien ni ne peut y avoir plus rien. Alors, à la marche la plus basse de l’escalier qui mène à l’au-delà au-delà de quoi rien, avant même d’avoir entrepris l’ascension, l’on bavasse et s’agite. Et moi, jetant un coup d’œil en arrière, je m’étonne que Pascal n’ait pas connu un moment de doute face à son évidence trop facile ; la nuit de feu l’avait ébloui au point de le rendre aveugle. Et puis, le cilice n’est-il pas une objection en soi ?

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