Je ne parviens pas à écrire vraiment. J’ai des idées qui durent cinq minutes ou le temps d’un après-midi, et puis qui se désagrègent ou disparaissent je ne sais comment. Il faudrait que j’aille plus loin, mais où ? Dans quelle direction et à quelle fin et à quoi bon ? À quoi bon ? Je me suis posé cette question en fin d’après-midi, non à mon propos, à propos de G., mais c’est à peu près la même chose, et j’ai confié à Nelly ce que je pensais du prestige : à quoi sert-il, en effet, si l’on vend aussi peu chez moi que chez un auteur publié dans une grande maison d’éditions (où j’ai moi aussi été publié, soit dit en passant) ? On croit avoir atteint à quelque chose, mais c’est une illusion. Inversement, le succès peut ne reposer sur rien, n’être que de cette sorte de vent qui fait la notoriété passagère, la gloire facile et éphémère. Mais peut-être est-ce la même chose que les Grecs anciens appelaient φήμη, qui a donné fame en anglais, la renommée, peut-être se fait-on des idées, les rumeurs circulaient moins vite à l’époque, et il y en avait moins, elles semblaient alors plus impressionnantes, mais elles ne valent pas grand-chose, en vérité. En vérité de quoi ? Au nom de quelle vérité ? Je ne sais pas : j’ai dit cela sans y accorder une grande importance, rien que pour parler, rien que pour écrire. J’ai toujours cette immense projet à l’horizon, mais force est de constater qu’il n’avance pas. C’est une sorte de chimère un peu floue, un peu vague, un peu mystérieuse, un peu ridicule. Est-ce si grave que cela, de ne pas parvenir à écrire vraiment ? Et puis, qu’est-ce que cela veut dire, vraiment ? Ce journal, n’est-ce pas écrire, vraiment ? Serait-ce alors écrire, faussement ? Le sujet n’est pas la vérité, pas plus que la gloire, non. Chacun son mètre-étalon, pour d’aucuns, ce n’est qu’un peu de crottin de cheval. Et pour moi ? Je crois que c’est l’immensité du projet, qui me semble outrepasser mes forces et que, pourtant, je peux embrasser du regard, presque le tenir dans mes bras, le tenir dans ma main : la queue des comètes ne se confond-elle pas avec les lignes de ma main, le sillage des bateaux qui partent au loin, les sentiers que j’emprunte ? Et si c’étaient des voies sans issue. D’accord, mais tout n’a-t-il pas une fin ? Ce n’est pas parce que quelque chose a une histoire, est contingent, que c’est dégradé, moindre, parce qu’il n’y a rien d’autre que cela, pas d’autre aune à laquelle rapporter la chose que voici, la chose que voilà. Tout est là. Et n’est-ce pas magnifique ? Comme me semble magnifique la lassitude de laquelle je suis parti ce soir pour parvenir à cette joie. Il est 23:14.

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