29.7.26

Fausses pistes, voies sans issue, résolutions, décisions, possibilité. J’ai si mal dormi cette nuit que je pensais que j’allais sommeiller toute la journée, pour rattraper, mais non. Je n’étais pas vaillant, tant s’en faut, mais j’avais suffisamment de présence d’esprit pour lire et trouver que ce que je lisais, décidément, cela n’allait pas. N’allait pas avec moi, mais n’allait sans doute pas non plus en soi. Mais je n’ai pas le temps de développer ma critique, laquelle pourrait se résumer à peu de choses près à ceci : c’est toujours la même chose, et ce n’est pas parce que l’on répète toujours la même chose qu’elle finit par être vraie. Je n’ai pas le temps de développer ma critique, cela ne signifie pas que je n’ai pas le temps chronométrique, mais que je n’ai pas le temps mental de le faire, que je n’ai pas la disponibilité d’esprit de le faire. Et ce, d’autant moins que, comme c’est toujours la même chose, le type de critiques que je pourrais formuler à ce sujet se contenterait en fait, elle aussi, de répéter toujours la même chose. Ce serait certes une répétition sous contrainte (à cause de l’objet), mais une répétition quand même. Et je n’en ai pas envie. Je préfère chercher ma façon de faire — façon que je n’ai pas encore trouvée — plutôt que de m’acharner par la négative. Ce n’est pas à cela que j’ai pensé dans le jardin, cet après-midi, en lisant la Méditerranée de Braudel, pas plus que je n’ai pensé au fait que je pensais à la Méditerranée depuis une chaise longue située dans un jardin à peu près au bout du Finistère, pas tout à fait à l’autre bout du monde, mais pas loin non plus. Hier, je suis tombé par hasard sur un documentaire de Tomáš Krupa, Une question de survie, qui filmait aux quatre coins du monde des êtres humains confrontés au changement de leur environnement causé par le réchauffement du climat : l’océan qui avale la bande de sable où sont installées des maisons sur pilotis en Caroline du Nord, la fonte des glaciers et de la banquise au Groenland, l’avancée du désert en Mongolie et les 50°C du désert australien qui contraint les êtres humains à s’enterrer pour vivre. Il n’y avait pas de commentaire, pas de voix-off, pas de récit explicatif qui disait ce qu’il fallait voir, ce qu’il fallait penser, parmi les personnes filmées certaines niaient les causes anthropiques du réchauffement climatique, d’autres non, certaines semblaient désespérées, d’autres non, certaines essayaient de changer les choses, d’autres non, et il n’y avait pas de jugement — ni éloge ni blâme —, pas d’affirmations concernant la bonne façon de voir les choses, la bonne façon de comprendre les choses, la bonne façon de faire les choses, et ce qu’il y avait de plus saisissant, c’est que, en dépit de l’absence de discours global, de récit général, on était plus intelligent après avoir vu le film qu’avant. La cause n’en était pas l’absence de discours en tant que tel, mais l’absence de discours en tant que volonté de réduire la réalité à une seule et unique façon de la voir, réduction de la pluralité à une unité. Évidemment, voir ces gens pomper du sable en pleine mer pour l’acheminer via des pipelines sur leur plage afin de la sauver de l’érosion et de pouvoir continuer à habiter leurs maisons avait quelque chose de dérisoire, mais peut-on se résoudre à perdre sa vie sans rien faire, à simplement l’abandonner parce que « le réchauffement climatique est d’origine anthropique » ? Cette expérience n’est pas nouvelle, pourtant, dans notre histoire. Qu’on pense à la Grotte Cosquer, par exemple, aujourd’hui partiellement immergée : entre 33000 et 18500 AEC, quand nos ancêtres marseillais la fréquentaient, le niveau de la mer Méditerranée était plus bas d’une centaine de mètres et le rivage avancé de 8 km par rapport à ce qu’il est aujourd’hui. Il n’est pas absurde d’imaginer que, comme les habitants des Outer Banks en Caroline du Nord, nos ancêtres ont vu le rivage reculer, eux aussi, qu’ils ont vu leur milieu de vie se transformer sous l’effet de la fonte des glaces. Mais, contrairement à nous, ils étaient nomades, et ils devaient être en mesure de s’adapter (géographiquement, au moins) plus facilement que nous. Notre expérience n’est pas inédite. La traiter comme si elle l’était — seulement parce que les causes principalement anthropiques le sont — est une erreur d’interprétation, me semble-t-il, de la réalité, j’allais dire de la réalité de la réalité : la réalité n’est pas immuable et, quelles qu’en soient les causes (activité humaine ou non), le monde change de forme. La croyance en un état stable du monde est une illusion. Cette illusion a un sens, une fonction : elle nous rassure, mais cela ne la rend pas moins illusoire. Si on s’efforce de se déprendre de nos illusions (et même, j’allais dire, « de nos bonnes illusions »), ce n’est pas pour le plaisir d’être désillusionné, c’est pour voir, comprendre, agir : nostalgie et lamentations sont agréables (paradoxalement, elles nous rassurent : tant que nous pleurons le monde passé, nous ne le quittons pas), mais elles ne vont nulle part. Le film ne disait pas : « Regardez ce que vous avez fait de votre belle planète, salauds d’êtres humains », non, il disait simplement : « Regardez ». Et, comme les habitants d’Outer Banks — qui, d’un certain point de vue, sont des imbéciles, mais, d’un autre, voient ce qu’il se passe tous les jours et dont nous ne nous apercevons pas : le monde change —, il suffit de voir.