J’ai constitué un dossier « Antenati » dans lequel je range les documents d’archive que je peux bien trouver au fil de mes recherches. Le mot n’est pas le mieux choisi, antenati, même s’il décrit bien le sujet que je poursuis en ce moment, il est mal choisi parce que le but n’est pas de reconstituer ma lignée généalogique, la chose m’importe peu, mais de trouver quels muscles font bouger le squelette général des « sillages méditerranéens ». Car, évidemment, un squelette sans muscles est mort, et c’est à la vie que je m’intéresse. Et non aux lignes en tant que telles, comme on fait quand on veut se trouver des ancêtres extraordinaires. Mes ancêtres étaient des bracciale, des marins, des bergers, des journaliers, sans gloire ni héroïsme, si ce n’est lors de la Seconde Guerre mondiale puisque Pépé Étienne, qui était un militant syndical communiste, fut aussi un résistant, membre des FTP (homologué FFI). J’ai l’intention de me rendre à Vincennes pour consulter son dossier. De même que j’ai l’intention de consulter les archives du PCF et de la CGT le concernant. Ainsi que ses dossiers d’internement dans les divers camps de prisonniers où il a passé la guerre : Chabanet, Saint-Angeau, Carpiagne, Signes, Saint-Sulpice-la-Pointe, Sisteron. Mais, encore une fois, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est la Méditerranée comme traversées, et les sillages sont certes des métaphores, mais ce sont aussi des réalités concrètes. D’où la nécessité de disposer d’informations qui soient les plus précises possibles : il faut situer, pas pour montrer du doigt, pas pour découvrir quelque trésor caché, il n’y en a pas, non, le trésor, c’est le livre qui vient, s’il vient, mais pour penser le déplacement, sa réalité, pas l’idée que l’on s’en fait. J’ai ainsi pu localiser le quartier où mon grand-père est né, le domicile de ses grands-parents, rue Émile Zola, à Mazargues, qui s’appelait alors Grand’ Rue, où le tramway passait, qui avait son terminus en haut de la rue, juste en face de l’église Saint-Roch. Je suis passé là, moi aussi, et j’ai dû passer devant ces maisons sans penser que mes ancêtres y avaient vécu, tous ces journaliers qui sont tombés dans l’oubli. Ce n’est pas pour les tirer de l’oubli que j’écris — ce pourrait être une sorte d’effet secondaire, mais ce n’est pas le but —, le but est de reconstituer ces sillages dont je parle, de les projeter sur la réalité et de voir. De voir quoi ? Ce qu’ils éclairent du monde, et moins ce que c’est que la Méditerranée, que comment les sillages de qui la traverse l’inventent. On peut opter pour l’une ou l’autre de deux approches (je schématise) de la Méditerranée : l’une en fait un berceau de la culture européenne, cherche à en saisir l’essence, l’autre en fait une construction héritière notamment de la colonisation, et l’une et l’autre, au fond, encore qu’elles s’opposent largement, ce me semble, échouent sur son rivage parce qu’elles partent toutes deux du principe qu’il y a quelque chose, que c’est quelque chose, une sorte d’objet à identifier pour en saisir la nature, que cette dernière soit essentielle et civilisationnelle ou construite et politique. Ce n’est pas ce que je pense. D’une part, la partie de l’histoire de la Méditerranée à laquelle nous nous intéressons généralement est infime, et il faut toujours replacer ce moment “civilisé” dans le temps extrêmement long où il n’y avait pas d’êtres humains (par pour la plaisir de relativiser, mais pour comprendre, pour saisir une mesure : la mesure du temps et la part pour laquelle nous y comptons ou n’y comptons pas). D’autre part, la Méditerranée échappe aux grands récits unificateurs et aux catégories que l’on projette sur le monde pour le simplifier (catégories raciales, sociologiques, historiques, etc.) : la Méditerranée n’est pas un objet, c’est un espace, peu vaste, dont l’histoire est marquée par les traversées. La Méditerranée n’est pas un espace qui se constitue ou se définit par ses frontières extérieures (comme un village, une ville, une région, un pays, un État, un continent), et on n’a aucun mal à tracer les frontières extérieures de la Méditerranée, même si elles sont débordées, comme toutes les frontières. La Méditerranée est un espace qu’il faut penser par son trafic intérieur, pour ainsi dire, par les innombrables mouvements de population qui l’ont animée et qui l’animent encore. La Méditerranée, pour simplifier, ce n’est ni un espace clos ni une frontière ni un berceau ni un cimetière. Et peut-être faut-il dire les choses plus simplement encore : si ce n’est le nom que l’on a donné à une mer, la Méditerranée, ce n’est rien. Ce n’est rien qui précède les traversées qui s’y succèdent depuis, que, par la terre ou par la mer, des humains la traversent, et, par ces traversées la constituent. Finalement, quand on y pense, c’est assez trivial, mais c’est assez vrai, finalement, la Méditerranée est un lieu de passage. Ou mieux, moins qu’un lieu, rien que des passages. On s’épuise à lui trouver une identité (une essence, un construit) ; elle n’en a pas, — elle coule.