10.8.26

Relu le premier tiers de la vieille Europe aujourd’hui. Avec un sentiment de satisfaction, au point de me dire (et de le dire à Nelly) : C’est bien. Tout semble à sa place dans le bâti du livre et toutefois rien ne semble à sa place. Et inversement. L’architecture n’est pas celle d’un labyrinthe — je n’ai pas l’intention de perdre qui que ce soit — ; on s’engage plutôt sur un chemin que l’on suit et d’où l’on voit parfois l’horizon, parfois non, d’où l’on voit la mer au loin, avant de la perdre de vue et de la retrouver, plus tard, depuis un autre point de vue, des nuages passent dans le ciel, le sol sous nos pieds se modifie, il y a des cailloux, des racines qui émergent de la terre, des herbes folles, des fleurs, des parfums que l’on hume, et puis d’autres choses encore qu’on peine à identifier ou que l’on ne remarque même pas, on ne peut pas tout voir, il arrive que l’on se sente désorienté, il arrive que l’on sache parfaitement où l’on est, et puis l’on parvient quelque part et l’on se dit : Oui, c’est ici, oui. Je n’ai jamais eu consciemment l’intention — le plan — de concevoir un tel ouvrage : les éléments qui le composent, je les avais tous, devant moi, en quelque sorte, écrits ou bien en tête, mais ce n’était pas suffisant, leur manquer l’agencement, l’organisation dans laquelle ils ne sont plus seulement des éléments, mais forment un paysage, ou mieux : un pays. Mon intention, même si la distinction est subtile, voire paraîtra futile parce que l’un veut dire l’autre, n’est pas de montrer, mais de faire voir. Non de montrer, mais de faire voir, c’est-à-dire : n’être pas un guide qui fait promener les touristes, leur raconte des anecdotes, les fait rêver, les embobine, mais quelqu’un qui habite, traverse, vit, pense et, ce faisant, fait penser, esquisse des manières possibles d’habiter, de traverser, de vivre, de penser, fait sentir, fait aimer. Il y a des passages comme ceci, des passages comme cela — autobiographiques, philosophiques, narratifs, poétiques, fantastiques, critiques, etc. —, oui, je vois bien les différences que l’on peut faire entre eux, je les connais, mais elles n’ont guère de sens pour moi, il s’agit bien plutôt de faire toujours varier la perception d’une chose qu’on  a sous les yeux ou qui se trouve au loin, qui nous semble familière ou que l’on voit pour la première fois. Cela relativise aussi — et jusques à la racine — la notion de style, comme si un écrivain se devait d’avoir un style unique (une voix, une petite musique, un flow, que sais-je ?) qui permette de l’identifier, ce qui est terriblement réducteur ; il y a sans doute un timbre identifiable, un peu comme on reconnaît le timbre d’une voix, mais que l’on puisse reconnaître le timbre de cette voix, cela implique-t-il nécessairement qu’elle doive toujours parler de la même manière, n’employer qu’un vocabulaire, sinon raconter toujours la même chose ?