L’ontologie dualiste est mortifère, qui ne cesse de blesser, d’abîmer, “le corps”, d’une part, qui peut être l’objet de toutes les manipulations, de toutes les violences du sujet, le corps de soi tout comme le corps des autres, et “la nature”, d’autre part, que la volonté du moi s’autorise à façonner jusqu’à la destruction pure et simple. Toutefois, il ne faut pas commettre l’erreur classique : il n’y a rien à mettre à la place de cette ontologie dualiste, ni une ontologie moniste, ni une ontologie pluraliste. Il n’y a pas non plus à substituer au système de croyances d’où procède cette ontologie défaillante, un autre système de croyances qui, au prétexte qu’il est un peu plus exotique, vaudrait mieux, nous ouvrirait les yeux. Le relativisme peut certes nous déciller, mais il doit toujours nous faire sourciller. Ce qu’il faut : abandonner l’idée même d’une ontologie. Nous n’avons pas besoin de dire quel genre de choses sont les êtres, nous n’avons pas besoin d’identifier des êtres. Tout ce que nous avons besoin de faire, c’est de nous rendre attentif à la vie, tâcher de la comprendre — la vie ne connaît pas l’arrêt de l’être, les modifications sont constantes, elles ne connaissent pas de répit — et d’en respecter le flux. Mais le flux lui-même n’est pas une catégorie de l’être qui déterminerait une ontologie, il n’a rien de métaphysique, ici, le flux suit du simple constat que “ça change”, et ce “ça” n’a pas besoin d’être identifié, pas besoin d’être nommé, par exclusion du reste (il vaut mieux faire des phrases que donner des noms), il n’a pas besoin d’être hypostasié, il n’a pas besoin d’avoir un être, on peut le décrire, mais il est erroné de croire que c’est en le réduisant à un terme unique que l’on mène à bien cette description. Au contraire, on la fige, ce faisant, cette description, on arrête le processus de compréhension du processus quand le processus lui-même ne s’arrête pas, ne connaît pas l’arrêt. Cela est sans doute dû à notre spécificité culturelle, laquelle conçoit l’histoire comme quelque chose de formidablement court qui naît au sein de la civilisation sédentaire puisque nous faisons commencer l’histoire avec l’invention de l’écriture, ce qui nous porte à croire, à cause du vocabulaire même que nous employons, que tout ce qui a eu lieu avant l’histoire, avant l’écriture, avant la sédentarisation n’était qu’une interminable préparation à ce moment, alors que c’est la durée la plus longue qui, au contraire, rend presque ridicule l’étendue infime de ce que nous appelons un peu pompeusement “l’Histoire”, comme si, avant, les êtres humains n’avaient pas pensé, comme si, avant, la vie n’avait pas vécu. Or, comment une civilisation sédentaire parviendrait-elle à penser autre chose que l’arrêt ? La fin du nomadisme, l’écriture comme trace figée, l’ontologie comme organisation des catégories de l’être, tout cela participe d’un seul et même état d’esprit : il faut que les choses soient immobiles pour que l’on puisse les penser. Tout ce qui bouge est suspect, dangereux, irrégulier. L’ontologie de l’outre qu’est le dualisme n’a-t-elle pas tenté de se prémunir contre le danger de l’irrégularité en plaçant le vrai à part, dans un autre monde ? Mais le monisme, dans son obsession de l’un, ne nous avance pas non plus : c’est un réductionnisme de la simplicité (« Tout est un », dit-il, ce qui est redondant). Sauf que la vie n’est pas simple. Pas plus que le pluralisme, qui n’est qu’une machine à enregistrer ce que l’on voit très bien sans (si le monisme est redondant, le pluralisme est fastidieux). Il faut en finir avec les catégories, ce qui ne signifie pas qu’il faille en finir avec le langage, mais il ne faut pas s’imaginer que, pour que les choses aient un sens, il faut qu’elles soient fixes. Ce qui est fixe, c’est le sens qui nous convient, qui nous rassure, qui nous permet de nous y retrouver facilement. C’est pratique, mais c’est faux. Et l’écart ne cesse de grandir à mesure que l’on avance dans le détail des phénomènes. Or, le détail des phénomènes, c’est précisément cela, la vie. La vie n’est pas une suite de généralités, c’est une suite d’expériences. Et c’est à elles que nous devons nous rendre sensible.