On a envie de croire que nous pouvons changer mais, face à l’évidence du contraire, que faire ? Rien ? Se lamenter ? Abandonner ? Tout détruire ? Se détruire ? Brûler ? Ce matin, j’ai lu un article dans lequel les élucubrations d’un spécialiste de l’IA qui prévoyait la destruction de l’humanité vers 2030 se trouvaient résumées, et cela m’a paru si affligeant, non pas tant en raison de l’espèce de prophétie scénaristique hollywoodienne qu’en raison de toutes les croyances grossières, caricaturales, qui sous-tendaient cette vision de l’histoire, que, lorsque j’ai lu qu’Antoine Volodine allait publier onze romans chez onze éditeurs différents à la rentrée littéraire, je me suis dit que ce n’était peut-être pas plus mal, après tout, que l’humanité disparaisse, et vite, en fait : pourquoi attendre 2030, pourquoi pas tout de suite ? Et puis, j’ai essayé de voir ce que c’étaient que ces croyances grossières, caricaturales : la superintelligence supposée de l’IA ne ressemble-t-elle pas à s’y méprendre à l’idée d’un Surhomme qui se serait émancipé de toutes les contraintes matérielles qui pèsent sur les gens en temps normal — sauf sur Antoine Volodine, bien sûr, il est hors compétition, lui — et le Surhomme en question, à une sorte d’entrepreneur capitaliste obsédé par l’idée d’éliminer toute concurrence, c’est-à-dire : l’humanité, pour compresser ses coûts et maximiser ses profits ? Évidemment, tout cela, à son tour, reposait sur une interprétation erronée du « survival of the fittest », « the fittest » étant compris comme celui qui en fait le plus, celui qui en sait le plus, celui qui en possède le plus, celui qui en détruit le plus, celui qui a la plus grosse, alors que, en vérité, un fennec dans le désert est « the fittest », mais cela, comment se fait-il que des gens réputés si intelligents qu’on les paie des milliards et leur confie la mission de diriger le monde ne semblent pas en mesure de le comprendre ? Le monde a-t-il besoin d’être dirigé ? Peut-être que, après tout, si une superintelligence devenait supersuperintelligente au point qu’elle saurait tout, pourrait tout, serait partout, puisque tel est notre fantasme de divinité absolue, il lui arriverait ce qu’il est arrivé à Pascal, peut-être qu’elle se demanderait : Mais tout cela, à quoi bon ? Et alors, pourquoi ne se retirerait-elle pas du monde, cilice autour de la puce, dans son Port-Royal usb-c, pour méditer sur la vanité du monde et la misère de la pensée ? Le penseur de l’IA, disait l’article, s’était interrogé, et gravement : « L’IA sera-t-elle plus importante que les réseaux sociaux ? Plus importante que les smartphones ? Plus importante que le feu ? » Vastes questions, en effet, qui remuglaient un peu les bas-fonds, tout de même, empestaient l’esbroufe du bonneteur, mais surtout le mot de feu aurait pu arrêter, attirer l’attention : dans son Mémorial, après avoir daté précisément sa révélation, le premier mot de Pascal n’est-il pas : feu ? Et alors, feu ne veut plus dire « maîtrise technique », « puissance », « domination », mais renonciation, douceur, soumission et joie. Je me suis surpris à imaginer que le « fittest », en fait, ce n’était pas celui qui a la plus grosse et l’agite à la face du monde sous les vivats de la foule esbaubie, mais une famille de bergers qui font paître leurs troupeaux, ont appris à économiser l’eau et savent cultiver un sol aride. Chez eux, on arpente les collines, on contemple la mer, on chante des poèmes, on alimente le feu qui réchauffe, qui cuit, qui rassure, qui apaise, qui rassemble. On pratique l’égalité au quotidien, avec banalité, simplicité, parce qu’il n’y a pas d’autre façon de vivre qu’avec, parmi, en même temps. Je me suis dit que c’était peut-être un peu idyllique, peut-être un peu naïf, oui, mais tellement moins bête que la superintelligence de la superintelligence.