16.8.26

Si j’en crois le nombre et la diversité biologique des bestioles qui m’ont piqué au cours de l’été passé dans le Finistère, je suis une personne de goût : aoutat, tique, moustique, guêpe, j’ai fait le festin de toutes. Si j’adopte comme critère ma perception du monde, et la façon propre à mes contemporains de s’y comporter, il apparaît en revanche que je ne suis pas une personne de goût ou alors que mon goût ne correspond pas, ou bien fort peu, à celui de mes semblables. Entre le goût et le dégoût, il n’y a pas un grand écart, et ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire : je ne suis pas en train de dire que le goût des uns n’est pas le goût des autres, ni je ne sais quelle fadaise du genre, « Chacun son truc », le relativisme de bon ton dans la région du monde que j’ai l’heur et le malheur d’habiter, non, mais je ne sais pas très bien ce que je veux dire. Peut-être ceci : si l’on prend au sérieux tout ce que l’on nous présente comme devant l’être, parce que c’est génial, émouvant, puissant, que sais-je encore ? eh bien, il y a de fortes chances que l’on finisse par perdre la raison ou que l’on s’abrutisse dans les délices de l’irréalité solipsiste la plus parfaite. En effet, si tout ceci est vrai (j’esquisse un geste de la main pour montrer le monde tel que je l’ai trouvé), alors c’est vraiment n’importe quoi, et il vaut mieux se replier sur soi tel le mollusque dans sa coquille. Car, comment faire la différence dans un monde social qui semble absolument incapable de la faire, entre un prétendu grand-écrivain qui publie onze romans chez onze éditeurs différents pour en finir avec la littérature et la fille de l’un des frères Bogdanoff qui publie un livre, je cite, on pourrait croire que j’invente, sinon, « entre enquête familiale et journal intime » suite au décès de son père ? Tout le monde semble déterminé à en finir avec la littérature, mais ne pas savoir s’y prendre autrement qu’en publiant encore plus de littérature, toujours plus de littérature. Et ce n’est pas tant que je trouve cela affligeant, je trouve cela affligeant, mais ce n’est pas ce que je veux dire, c’est que je n’accorde aucune importance à la littérature en tant que telle, pas plus que je ne crois aux discours qui portent sur l’art en soi, ni aucune de ces généralités, certes commodes quand on entend s’écouter pérorer, mais qui ne veulent rien dire du tout. Pour ma part, il pourrait très bien ne pas y avoir de littérature du tout (au sens de forme symbolique ou de champ littéraire, par exemple, que chacun choisisse sa métaphore), j’écrirais quand même : je ne cherche pas à produire un quelconque effet, je cherche à dire quelque chose, à découvrir quelque chose, à inventer quelque chose, à imaginer quelque chose qui ne l’a pas encore été. Mais le monde social ne l’entend pas de cette oreille, lui, qui veut de la performance, du drame et, en même temps, de la bienveillance, qui veut sauver la planète, défendre l’Ukraine, et faire du jet-ski. Performance est peut-être un meilleur mot, désormais, que « spectacle », qui semble bien trop désuet, ringard, mollasson, dépassé, petit, non, il faut que ce soit plus gros, plus grand, plus fort, plus sale, plus bête, plus triste, plus ridicule, plus tout, plus n’importe quoi, du moment que c’est plus. Et même quand on dit moins, n’entend-on nous pas distinctement plus ? À un moment, sur le trajet entre Daoulas et Paris, je me suis endormi (je n’étais pas au volant), et je crois que c’était le meilleur moment de la journée.