Difficile de ne pas se sentir seul au monde : c’est le goût de mes contemporains, en masse. Mais peut-être n’est-ce pas si exceptionnel qu’il ne me le semble : je le vis comme quelque chose d’exceptionnel parce que c’est à moi que cela arrive (c’est moi qui ai ce sentiment), mais d’autres ont dû le connaître avant moi. Il n’y a pas si longtemps que cela, d’ailleurs, la figure de l’artiste était construite ainsi : contre le goût du public. Cette figure est passée de mode, je ne sais pas si c’est un progrès ou pas, la question ne m’intéresse pas, mais le sentiment — à supposer qu’il ait eu alors une quelconque réalité et n’ait pas été une sorte de posture sociologique avant l’heure — n’obéit pas à la mode, lui est étranger. Du moins, me semble-t-il. Ces manières d’atténuer le propos de ma prose par des « du moins », des « me semble-t-il » ne doivent pas être comprises comme l’expression d’un manque d’assurance, mais plutôt comme la manifestation de la conscience qui est la mienne que les choses pourraient être tout à fait autre qu’elles ne sont, que je pourrais vivre dans une réalité tout à fait autre qu’elle n’est, que je pourrais sentir la réalité tout à fait autrement que je ne le fais, mais il se trouve simplement que c’est ainsi. Cela ne me confère aucune espèce de supériorité, mais ce n’est pas non plus parce que je ne peux pas me prévaloir d’une forme de supériorité que je dois faire valoir mon infériorité : il n’y a ni supériorité ni infériorité, il y a simplement la façon dont je sens, dont je me sens. Mais cela ne signifie pas non plus que je m’abandonne à une certaine forme de relativisme : je trouve le goût de mes contemporains largement affligeant, il se trouve simplement que je n’ai pas un fondement ultime pour assoir mon sentiment. Mais — encore une fois — tout est en sinuosités dans cette page — encore une fois —, mais que je ne dispose pas d’un fondement ultime pour assoir mon sentiment ne signifie pas que ce sentiment ne vaut rien, qu’on peut tout à fait en avoir un autre, c’est égal, tout se vaut, cela signifie simplement qu’on ne peut pas disposer d’un fondement ultime, et pour rien, parce que ce genre de choses — les fondements ultimes —, ce genre de choses n’existent tout simplement pas. Mais alors comment faire pour s’y retrouver ? Eh bien, il faut faire appel à des ressources que la société de masse qui est la nôtre ne met pas à notre disposition parce qu’elle préfère encourager le relativisme que l’absence de fondement ultime peut sembler impliquer : « Faites n’importe quoi, nous assure et nous rassure la société de masse, de toute façon, comme il n’y a pas de fondement ultime, personne ne pourra jamais prouver que vous avez tort. » Si par preuve, on entend le genre de phrases qui mettent un terme à la conversation, alors non, en effet, il n’y a pas de preuve. Mais, en vérité, cette absence de terme à la conversation n’est pas un défaut, n’est pas une malédiction, pas un manque irréparable, c’est une chance : nous ne pouvons pas arrêter de parler, nous ne pouvons pas arrêter de nous parler. Évidemment, la société de masse préfère nous laisser croire le contraire — tel est son intérêt —, et l’on ne peut pas dire qu’elle ment pour les raisons que je viens d’évoquer, mais on ne peut pas dire non plus qu’elle a raison, et ce, pour exactement les mêmes raisons. Mais on ne peut pas ne rien dire non plus. (Beaucoup de mais dans cette page car beaucoup de sinuosités, en effet, mais ne crois pas que je ne sache pas où je vais.) Il faut continuer de parler pour esquisser des possibles désirables — de meilleurs possibles, si l’on veut, que ceux qui nous sont proposés —, des possibles que d’autres que soi puissent désirer à leur tour, ne serait-ce que pour inventer d’autres possibles, à leur tour. Hier, j’ai reçu un courrier d’un inconnu (à qui il faut encore que je réponde, mais je suis fatigué aujourd’hui), inconnu qui se disait lecteur du journal de Guillaume Vissac (forcément quelqu’un de bien, donc) et me disait tout le bien qu’il pensait de mes livres et qu’il attendait le prochain, la vieille Europe, et cela, n’est-ce pas un signe ? On peut trouver que, si c’est un signe, c’est un maigre signe, mais il ne faut pas être cynique. Un signe de quoi ? me demanderas-tu : un signe, peut-être, que je ne fais pas complètement fausse route, qu’il y a d’autres possibles désirables que ceux promis par la société de masse. D’autres possibles à désirer que l’industrielle laideur.