Marché longuement dans Paris aujourd’hui. Et, je me le demande tant la ville est différente, ne se ressemble plus en cette période de vacances, y a-t-il un livre qui s’intitule Paris en août ? Seules les sirènes du pouvoir me rappellent que c’est ici que je suis, à Paris. Et encore, ne me semblent-elles pas plus absurdes que d’habitude au moment où elles résonnent dans le vide ? Alors, ai-je envie de dire, elles font entendre leur véritable nature, qui n’est pas d’ouvrir la voie, de fluidifier la circulation, mais de signaler de façon sonore, péremptoire et vulgaire, la présence du pouvoir : on ne doit pas pouvoir vivre, on ne doit pas pouvoir dormir sans être constamment rappelé à l’ordre social. Dans certaines cultures, ce sont les cloches des églises qui sonnent à intervalles réguliers ou le muezzin qui, de son chant, appelle à la prière, cinq fois par jour, dans notre culture déprimée ce sont les sirènes des véhicules qui, de leur vacarme stochastique, maintiennent le petit peuple dans un état de vigilance, d’alerte permanente : il ne faudrait tout de même pas penser que, la ville étant vide et le capo di tutti capi faisant le pitre sur son petit bolide maritime, la place occupée en temps ordinaire par le pouvoir demeure vacante. Non, l’ordre doit maintenir son omniprésence, fût-ce au prix de son assourdissante fiction. Tout est d’autant plus faux, ai-je envie de dire, que cela ressemble à s’y méprendre au vrai. J’entends : si le pouvoir se montrait tel qu’il est, dans toute son impotence, dans toute sa vulnérabilité, dans toute son incapacité, ne le prendrait-on pas au sérieux, et ne se ferait-on pas un devoir — puisque, paraît-il, nous sommes en république — de le rétablir dans son bon droit ? Au lieu de quoi, confronté à son attitude arrogante et puérile, on le méprise comme on méprise le gamin turbulent de la table à côté : il finira bien par se fatiguer et, si tel ne devait pas être le cas, la soirée serait peut-être gâchée, en effet, mais après tout, ce n’est pas le nôtre, alors qu’est-ce qu’on y peut ? Le pouvoir, non plus, n’étant pas le nôtre, qu’est-ce qu’on y peut ? À force de le voir se rendre ridicule, on n’attend plus rien de lui sinon qu’il s’effondre, une bonne fois pour toutes. C’est un horizon fragile et incertain, dites-vous. Oui, et alors ? N’est-ce pas la dernière utopie qu’il nous reste que cette utopie pauvre et déprimante ? D’ailleurs, j’y pense : j’ai cherché sur internet, et il y a bien un livre qui s’intitule Un quinze août à Paris. Signé Céline Curiol, il est sous-titré : Histoire d’une dépression.