20.8.26

Je me suis baigné dans la Méditerranée, ce soir. Pourtant, la mer était sale, il y avait ces petits débris d’algue noirs que la houle rabat sur le rivage et qui collent à la peau, pourtant, les gens étaient sales, il y avait toutes ses peaux tatouées, qui allaient, venaient, pataugeaient, s’étalaient, mais je me suis senti bien, oh, pas bien parmi ces gens, la vérité est que ces gens sont les gens dont je parlais hier, les membres de la société de masse, ces gens au milieu de qui je me sens seul, tellement seul, non, bien simplement d’être ici, à ce moment, de pouvoir me baigner, faire quelques brasses de part et d’autre des bouées jaunes, de regarder les bateaux au loin qui quittaient le port en direction de la Corse. Il faisait chaud, à Marseille, quand nous sommes arrivés à la gare, au beau milieu de l’après-midi, une chaleur lourde, moite, peu accueillante. Dans le train, le type de derrière, un peu avant le départ, avait dit à son interlocuteur quelque chose comme « Je vais à Marseille, bébé » et ce manque d’originalité non seulement toléré, mais voulu, désiré pour lui-même, m’avait fait de la peine. Et je m’étais senti seul, encore, déjà, mais c’est comme cela : il n’y a plus un endroit au monde que nous puissions désirer pour sa sauvagerie, son inviolé, il faut l’accepter, il faut vivre avec et, si jamais l’on n’y parvient pas, accepter d’être malheureux, très malheureux. Suis-je malheureux ? Marseille ne fait pas partie de ma voyageologie parce que, pour moi, aller à Marseille, c’est faire un voyage au logis, mais peut-être que je me trompe, peut-être que je ne suis pas plus d’ici que d’ailleurs, peut-être que, de toute façon, il n’y a plus de chez-soi nulle part, peut-être qu’il faut accepter cela, d’être un étranger partout. Pourtant, j’aime surprendre le parfum du figuier au coin de la rue, j’aime entendre Daphné dire, voyant un laurier, « C’est moi », j’aime cette sauvagerie qui envahit sans cesse l’urbanité présumée du bâti, j’aime que les artères de la ville n’obéissent pas à l’ordre d’un projet impérial, et que l’absence de cet ordre, ce ne soit pas le désordre, mais autre chose de plus complexe, de plus riche, de plus désirable, mais est-ce suffisant ? Ou mieux : est-ce quelque chose ? Je trouve cette formulation meilleure, plus étrange encore. Je ne voudrais pas que cette idée : je suis de nulle part devienne une sorte de confort paradoxal, et me prive de quelque chose, mais je ne voudrais pas, non plus, de l’illusion d’une appartenance, de l’illusion d’une communauté. Je n’ai rien à voir avec ces gens-là, avec leurs représentations — l’idée qu’ils se font du monde, à supposer qu’ils en aient une, d’idée, et l’image qu’ils exposent d’eux-mêmes —, est-ce à dire que je suis tout seul ? Eh bien, peut-être, oui. Mais sais-tu où je suis ? Dans le tgv entre Paris et Marseille, j’ai fini de relire la vieille Europe, et c’est là, du mieux que je puisse le dire, non pas dans une langue qui serait ma vraie patrie, je ne crois en aucune idée de ce genre, mais dans ce que j’écris que je suis : il est ici, mon pays, imaginaire, sans doute, mais quel pays ne l’est pas ?