22.8.26

Je sais bien que, entre ce qu’il faudrait que je dise pour que ce soit susceptible d’intéresser les gens et ce que j’ai envie de dire, le hiatus est réel, mais cela ne me rend pas désirable ce qui intéresse les gens pour autant ni ne me donne envie d’en parler, quitte à faire semblant, j’entends, quitte à faire comme si c’était intéressant, quitte à faire comme si cela m’intéressait. Quand un milliardaire de gauche vient donner son avis sur la vie démocratique française, en laissant entendre que tel candidat à l’élection présidentielle est plus proche de la vérité que tel autre, je ne vois pas en quoi cela devrait plus m’intéresser que quand un milliardaire de droite fait exactement la même chose, la différence entre les deux ne me semble pas réelle, pour moi, dans une vie vraiment démocratique, l’idée même de devenir milliardaire et, comme tout peut arriver, de le rester, de vouloir le rester, devrait sembler non-sens, et si tel n’est pas le cas, ce n’est pas que l’idée que je me fais de la démocratie est farfelue, c’est que l’idée que les milliardaires de gauche comme les milliardaires de droite se font de la vie démocratique est erronée, mais cela, qui peut l’entendre ? On voit bien que les clivages comme ceux-là  — la gauche contre la droite — précèdent et structurent le jugement à tel point qu’on n’est même plus capable de voir que de tels clivages sont absurdes parce que l’on voit les choses à travers eux, parce que les choses ne sont des choses qu’à travers eux. Chaque fois que je m’informe sur la vie politique de mon pays à l’approche des élections présidentielles, j’ai un peu moins envie de voter que la fois précédente. Et je n’en peux plus de toutes ces machines réductionnistes qui nous tiennent lieu de penser. « La dette, ben moi, j’la crame. » « Les frontières, bah, y a qu’à les fermer. » Ne trouves-tu pas cela épuisant ? Et si non, mais quelle est l’énergie imbécile qui fait marcher les gens comme toi ? J’ai beau entendre une petite voix qui me dit : « Mais ne sois pas naïf, Jérôme », je ne parviens pas à comprendre en quoi c’est être naïf, ne parviens pas à comprendre dans quel monde « ne pas être naïf » consiste à « être cynique », dans quel monde il faut ou bien se laisser prendre au piège, volontairement ou non, ou bien être celui à qui on ne la fait pas. Je veux bien croire Richard Rorty et admettre que le progrès moral n’est pas quelque chose à quoi nous pouvons renoncer (j’ai même fait une chanson qui s’appelle ainsi, « Moral Progress », on peut l’écouter : https://youtu.be/bQUHbXkVDWI), mais quel progrès moral ? Où est-il, ce progrès moral ? Est-ce une sorte d’utopie, un idéal régulateur, faut-il conserver nos croyances même si tout semble apporter la preuve que ce que nous croyons est incroyable ? On veut croire au progrès moral, mais où se loge-t-il ? Au fond de notre cœur ? C’est possible, oui : c’est un lieu sûr et fragile à la fois, — comme le progrès moral, peut-être.