83 ans. Je suis allé voir mon père pour son anniversaire, aujourd’hui. Je l’ai trouvé dans un état très, très dégradé : amoindri physiquement (il semblait vouloir dire lui-même qu’il avait perdu 10 kg sans y parvenir clairement, mais l’observation paraissait confirmer) et mentalement, encore. Il criait : « Hé oh ! S’il vous plaît ! » comme pour appeler à l’aide, à intervalles irréguliers. Jusqu’à présent, il avait toujours été dans le déni ou dans l’inconscience. Or, pour la première fois, aujourd’hui, je l’ai entendu exprimer de la colère et de la lassitude. Il s’en est pris à lui-même et a fini par dire : « J’en ai assez ». En le regardant, si égoïste que cela puisse paraître, je me disais sans cesse : « Je ne veux pas que cela m’arrive. Il ne faut surtout pas que cela m’arrive. » Mais comment faire ? La croyance que le choix de sa fin de vie est la liberté ultime est une absurdité : qui choisit la dégradation physique, morale, sociale ? On ne choisit pas sa fin de vie, on peut éventuellement prendre des dispositions pour abréger ses souffrances, mais ce n’est pas un choix, c’est une réponse administrative à la vie. Et puis, que faire pour quelqu’un qui ne peut plus donner son consentement mais exprime toutefois la lassitude dernière de la vie ? Je regardais mon père et je me disais : « Mais c’est pire que la mort, c’est de la torture pure et simple. » Qui est ce vieux monsieur maigre à la peau couverte d’escarres qui n’est plus capable de formuler des phrases claires et douées de sens que par exception, ce vieux monsieur qui est conscient de sa déchéance et qui n’en peut plus, dit qu’il n’en peut plus ? Qu’est-ce que la vie quand vivre, c’est cela ? Il n’y a pas de morale qui puisse nous réconforter, pas plus qu’il n’y a de texte de loi qui soit en mesure d’apporter une réponse à la question. On se rassure en se disant que l’on est progressiste, que l’on est dans le camp du bien, contrairement aux autres, qui pensent mal, mais c’est d’une hypocrisie absolue : on ne répond pas à une question en refusant de la poser, en substituant à un point d’interrogation un point final. Notre morale est un artifice ridicule pour ne pas voir la déchéance, c’est-à-dire : ne pas voir que nous ne sommes pas les maîtres, que nous devons composer avec des circonstances qui nous échappent et que la liberté, surtout quand elle prend la forme abrutissante de la liberté ultime — mais qu’est-ce qu’une liberté après quoi il n’y a plus rien ? qu’est-ce qu’un progrès qui arrête ? qu’est-ce que le progressisme sans plus d’histoire ? — est une illusion, une fausse conscience que nous étalons avec force vivats sur une réalité que nous ne voulons pas voir, que nous refusons de voir. Bien sûr que la mort est préférable à cette insulte faite à la vie, mais ce n’est pas nous qui choisissons. On peut bien scander tous slogans que l’on veut — que c’est mon corps, que c’est ma vie, que c’est ma liberté, que c’est mon choix —, le modèle libéral de la possession (c’est mon corps, c’est ma vie, c’est ma liberté, c’est mon choix) est un mensonge qui ne rassure pas, mais dévoie. Bien sûr que la mort est préférable à cette insulte faite à la vie, mais qui la donnera ? Personne. On peut toujours se dire : « Moi, je n’en arriverai pas là », on n’en sait rien. On peut bien remplir un formulaire, on n’est pas maître de son destin (ce que le formulaire nous fait accroire : que nous sommes les maîtres et qu’il y a un destin), il n’y a pas de destin. Mieux vaut ne pas trop penser à la mort ; elle pourrait nous surprendre.